Elle fut d’accord et pleinement rassurée. Sylvaine retournerait en France… et, en effet, comment avait-elle pu s’imaginer une rivalité possible ?

Ils en revinrent après cette petite escarmouche à leurs affaires personnelles : le voyage prochain à Hombourg et d’autres détails méprisables dont Mme Duran ne s’occupait qu’à regret, mais dont elle souffrait que le colonel Blunt s’occupât pour elle. Ils se séparèrent enfin avec une grande tendresse apparente : lui se jurant qu’il ne reviendrait jamais avec elle dans cette petite maison de Brompton ; elle, se croyant sûre de l’avenir, et éprouvant cette exaltation particulière et conquérante que procure la sensation de tenir en poche un chèque dont le chiffre allège de tout souci.

XXIII

Le respect de l’argent pour l’argent est un sentiment dont il est difficile d’exagérer la puissance. Mme Gascoyne l’éprouvait au plus haut point, précisément parce qu’elle était une femme réfléchie et toujours conséquente avec elle-même.

Depuis qu’elle avait pénétré dans la maison de Portman-Square ; depuis que la fortune de Mme Hurstmonceaux était devenue pour elle une réalité tangible, ses sentiments à l’égard de la femme de son cousin (absolument à son insu) s’étaient tout à fait modifiés. Le fait de posséder tant d’argent, de le dépenser avec générosité, de détenir un véritable pouvoir, revêtait, malgré tout, Mme Hurstmonceaux d’un certain caractère respectable ; elle ne pouvait pas être une quantité négligeable.

Mme Gascoyne, très inconsciemment, tenait sa propre sœur en estime médiocre. Mme Caulfield, il est vrai, en était réduite à une pauvre petite position de vingt mille francs par an ; avec un pareil revenu, on ne peut occuper une place dans le monde ; on peut inspirer de l’estime, de l’affection, et assurément Mme Caulfield en inspirait, mais on ne peut prétendre au respect, à ce respect spécial qui ne s’adresse qu’aux gens riches et que, seuls, les gens riches se rendent aussi parfaitement.

L’argent, chose singulière, a beaucoup plus de prestige pour ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas.

Mme Gascoyne était dépourvue de tout snobisme, et cependant, à ses yeux, la possession de la fortune conférait automatiquement une sorte de supériorité à l’influence de laquelle elle ne pouvait tout à fait se soustraire.

Sylvaine l’avait beaucoup intéressée pour elle-même, pour son abandon, pour son charme personnel ; mais à mesure que Sylvaine s’identifiait de plus en plus avec la possession de la fortune de Mme Hurstmonceaux, elle se haussait dans la considération de sa parente. Mme Gascoyne se fût récriée d’indignation si quelqu’un eût pris la liberté de lui révéler ses propres sentiments, et en principe une pareille faiblesse, dont elle se jugeait incapable, lui eût inspiré du mépris. Rakewood avait très habilement démêlé et cultivé les obscures dispositions de Mme Gascoyne, les estimant excellentes pour Sylvaine ; il avait si bien réussi que Mme Gascoyne put, sans pousser des cris d’horreur, entendre sa sœur lui annoncer sa résolution d’aller avec Kathleen faire une visite à Mme Hurstmonceaux.

— Ce sera beaucoup plus commode de la connaître, et permettra à Kathleen de voir souvent Sylvaine. Rakewood dit que c’est une très brave femme ; nous ferons plaisir aussi au pauvre Robert, et je ne vois pas à qui cela pourra nuire… pas à moi… pas à Kathleen ?