Nelly Holt, pleine d’initiative, ayant en ses propres lumières une absolue confiance, considérait comme admirable l’idée qu’elle avait eue d’amener Sylvaine à Paris ; elle était persuadée qu’il ne manquait aux deux cousins pour s’entendre que l’occasion de se voir librement : il fallait qu’Albéric comprît que Sylvaine n’avait pas trouvé dans sa vie en Angleterre des avantages qui compensassent pour elle l’exil et l’éloignement de ce qu’elle avait toujours connu. En tout cas, la tentative valait un effort, et miss Holt s’applaudit d’avoir si bien mis les choses en train ; elle était sûre d’avance de la désapprobation de Mme Gascoyne ; mais cette idée, loin de l’intimider, stimulait son ardeur à réussir ; elle aimait assez à être seule de son avis et arriver à le faire prévaloir.
Cependant, pour éviter des critiques inutiles, au lieu de descendre à l’hôtel Terminus, comme elle en avait l’habitude quand elle venait professionnellement, elle choisit pour leur séjour une pension de famille particulière, recommandée par des amies impeccables. Sylvaine avait accepté pour bon l’arrangement, rassurée du reste pleinement par l’intervention de son cousin ; il faisait tellement partie de sa vie ancienne, et de l’atmosphère protectrice dans laquelle elle avait grandi que sa présence lui enlevait jusqu’à la pensée d’une inquiétude. Tout d’abord il s’établit porte-garant de l’approbation de son père.
— Il sera très content, je t’assure, car ils ont été désolés de ne pas t’avoir à Escalquens cet été.
Sylvaine n’avait pas répondu ; elle n’osait demander à Albéric pourquoi lui-même n’y était pas ; il s’abstint d’explications, et ne fit aucune allusion aux derniers temps de son séjour en Angleterre. Il ne parla durant cette première soirée qu’ils passèrent en plein air que du bonheur à vivre ensemble quelques journées, et du plaisir avec lequel pour tout il se mettait au service de miss Holt. Elle lui avait annoncé qu’elle voulait faire une enquête sur les étudiantes, et il l’avait assurée de sa compétence toute particulière pour lui servir de guide.
Sylvaine, cette première nuit de retour, ne put dormir ; elle éprouvait un bonheur presque aigu à se dire qu’elle ne verrait le matin, en ouvrant les yeux, ni le square aux maisons uniformes, ni le jardin solitaire de Reigate, mais une rue familière à ses yeux, ce faubourg Saint-Honoré près duquel, enfant, elle habitait avec sa mère. Sa mère et sa grand’mère lui paraissaient presque rendues, et elle pleura d’attendrissement à la pensée d’aller à leur tombe, de voir de ses yeux la pierre qui les couvrait. Demain elle irait chercher Pauline, et avec elle monterait là-haut, au cimetière. Il avait été convenu qu’Albéric accompagnerait miss Holt dans une première excursion au quartier Latin, et que Sylvaine, usant de la liberté acquise en Angleterre, se rendrait de son côté à Auteuil. Elle eût souhaité qu’Albéric vînt avec elle, mais Nelly Holt ne parut pas songer à cette combinaison, et Sylvaine n’osa la suggérer. Du reste, elle redoutait un peu de se trouver seule avec son cousin et s’exhortait à ne pas se nourrir d’espérances inutiles : elle les sentait cependant frémir dans son cœur.
Six mois ! Il y avait seulement six mois qu’elle était partie ! Et lorsqu’elle descendit du tramway à Auteuil, il lui parut qu’elle revenait après des années et des années. Et cependant quelle exquise sensation que de tout reconnaître ! Ses yeux dévoraient les maisons, les arbres, les murs, les affiches, toutes les choses inertes, restées indifférentes, et qu’elle retrouvait avec tant de joie.
Mais ce fut bien autre chose lorsqu’elle eut monté les quatre étages de la maison tranquille de la rue La Fontaine où Pauline avait sa chambre.
— Mme Pauline vient de rentrer, avait dit la concierge.
Sylvaine frappa, la porte sur le couloir s’ouvrit aussitôt, et le vieux visage familier s’encadra dans l’entre-baîllement. Ce fut un cri.
— Mademoiselle Sylvaine !