— Pour ça, c’est sûr ; mais que voulez-vous ? c’est la vie, il faut se faire une raison.
Elles descendirent ensemble ; Pauline, rouge, animée et bavarde ; Sylvaine, le cœur lourd, reprise par le sentiment d’abandon, par l’intime conviction de n’être qu’un accessoire aux existences avec lesquelles elle se trouvait en contact. Elle rentra et trouva triste la chambre banale ; elle écrivit des lettres, une à Mme Delaroute qui sûrement serait heureuse de la voir, mais elle eut quelque inquiétude sur l’approbation de Mme Delaroute à ce voyage impromptu. Elle écrivit aussi à son oncle, lui renouvelant sa promesse de ne pas rester absente plus de la semaine ; elle voulait s’obliger au retour.
Albéric et Nelly rentrèrent tard, mutuellement enchantés de leur journée : lui, persuadé qu’il plaisait à miss Holt, avait été particulièrement aimable, et, malgré son indifférence voulue à toute manifestation de ce genre, Nelly y avait pris un certain plaisir. La simplicité, le naturel d’Albéric constituaient évidemment des qualités très sympathiques, mais déjà elle doutait qu’il pût éprouver pour Sylvaine des sentiments plus durables et sérieux que ceux qu’il exprimait, si gentiment du reste.
Miss Holt était venue à Paris pour voir beaucoup de choses et ne pas perdre une occasion agréable ou utile ; aussi Sylvaine se trouva entraînée dans une course continuelle qui lui laissait une vague tristesse. Albéric les accompagnait partout, et jamais une minute Nelly Holt ne parut penser qu’il y eût quelque chose d’étrange à cette intimité ; sa bonne foi était entière ; nulle arrière-pensée ne lui venait à l’esprit, et elle acceptait les familiarités affectueuses d’Albéric comme des coups de chapeau ; elle ne s’interrogeait même pas sur le sentiment d’émotion fugitive qu’elle éprouvait parfois à son contact, tant son esprit et son cœur étaient libres d’entraînement. Elle avait jusque-là, sans le moindre trouble, vécu en termes d’une camaraderie très aisée avec plusieurs jeunes hommes, qui la traitaient effectivement en camarade. Albéric était incapable d’agir de cette façon avec quelque femme que ce fût, et il ne croyait aucunement à la vertu de miss Holt. La liberté de son langage, son assurance, l’avaient convaincu qu’on pouvait parfaitement prétendre à être bien vu d’elle, et, sans nourrir d’intention déterminée, il se serait jugé un imbécile de laisser passer une aussi jolie occasion sans essayer d’en profiter. Sylvaine le gênait bien un peu, mais Sylvaine n’était pas toujours en tiers. Nelly avait voulu aller au café chantant, et, bien entendu, il ne pouvait être question d’y conduire Sylvaine. Forte de l’intégrité de ses intentions, Nelly Holt n’avait aucune gêne à se trouver seule avec le jeune homme ; et elle eût cru lui faire injure en soupçonnant qu’il pût penser à lui manquer de respect. Ils avaient ensemble des conversations scabreuses qu’elle considérait comme purement psychologiques ; ils parlaient de l’amour, et Albéric en discourait avec une chaleur alarmante. Une fois même, le soir, tard, comme il la reconduisait en voiture ouverte, elle avait senti, tout à coup, des moustaches très douces et des lèvres caressantes sur sa nuque. Un frisson extraordinaire, à la fois brûlant et glacé, l’avait secouée de la tête aux pieds : la fascination avait duré un moment, un moment pendant lequel elle n’avait osé ni bouger ni crier ; puis, se dominant, elle avait dit en riant, comme traitant la chose en bagatelle : « Quelle bêtise ! » Et réfléchissant qu’il n’y avait plus qu’un jour à passer à Paris, elle jugea que le mieux était de ne plus reparler de cet incident. Mais, cette même nuit, Sylvaine fut prise d’un grand malaise, et le matin il apparut très évident qu’il lui serait, non seulement impossible de se mettre en route, mais même de se lever.
Nelly Holt et Albéric furent sérieusement alarmés : elle comme les personnes toujours bien portantes, avait la terreur instinctive de la maladie, et en cette circonstance sa responsabilité était engagée. Il ne lui vint pas à l’idée de s’y soustraire, et elle prit immédiatement avec son sentiment pratique toutes les mesures nécessaires pour que Sylvaine fût bien soignée. On fit appeler le médecin d’Auteuil qui la connaissait, et Pauline installée à son chevet. Nelly avait écrit aussi à Lucerne, à Mme Hurstmonceaux qui, télégraphiquement, avait annoncé son arrivée immédiate.
XXVIII
Sylvaine s’était remise entre les mains de sa tante avec une sorte de soulagement.
— Pauvre Beauté ! avait dit Mme Hurstmonceaux avec expansion, j’avais été si contente que Nelly vous eût arrachée à votre solitude. Voyez, vous n’auriez pas été malade si vous étiez venue avec moi. Enfin on va vous guérir, et plus tard je vous conduirai à Monte-Carlo.
Sylvaine avait acquiescé à tout ; la maladie avait été comme une délivrance pour elle, délivrance de la tension continuelle qu’elle s’imposait depuis tant de mois, et que la présence d’Albéric avait les derniers temps rendue presque insupportable. Elle éprouva un apaisement à s’entendre dire qu’elle ne devait ni parler ni penser, mais dormir et tâcher de regagner des forces. Le docteur avait catégoriquement rassuré Mme Hurstmonceaux ; il n’y avait aucune complication sérieuse à craindre, mais l’abattement nerveux était extrême, et serait peut-être long à combattre. Nelly avait conclu que c’était là une de ces maladies auxquelles il aurait suffi d’un peu d’énergie pour échapper ; aussi, elle parlait de rentrer à Londres où elle avait des engagements précis.
— C’est cela, retournez. Moi, dès que Sylvaine sera un peu plus forte, je la ferai transporter à l’Elysée-Palace ; le docteur me promet que cela se pourra dans trois ou quatre jours, et, en attendant, cette excellente Pauline ne la quittera pas. Je suis là, je suis là, Sylvaine n’a besoin de personne.