Dans son accablement, la malade avait fait peu attention aux absences de Nelly, qui entrait un moment dans sa chambre et en ressortait aussitôt. Elle était partie sans lui dire adieu, voulant, disait-elle, lui épargner la moindre émotion, et chargeant Pauline de ses messages d’amitié ; Albéric l’avait accompagnée jusqu’à Dieppe, et pendant deux jours on ne l’avait pas vu.

Maintenant, Sylvaine se retrouvait dans Portman Square, et par un de ces revirements inexplicables du cœur, la maison lui fit plaisir à revoir. Elle avait tant souffert pendant son court séjour à Paris qu’elle n’y pouvait penser sans détresse. Le pauvre colonel avait été ramené de Reigate, un peu plus apathique qu’il n’était parti, mais ayant recouvré des forces, et sa vie végétative menaçait de se prolonger longtemps encore.

Mme Hurstmonceaux s’admirait dans le rôle bienfaisant qu’elle remplissait. Du reste, elle constatait avec un sentiment triomphant que sa vertu ne restait pas sans récompense. Mme Caulfield et Kathleen, rentrées à Londres pour l’hiver, avaient, dès leur première semaine de retour, accepté une invitation à dîner ; Mme Gascoyne était venue voir son cousin et envoyait ses compliments à Mme Hurstmonceaux ; tout indiquait une détente prochaine. Mme Gascoyne était trop bonne tante pour nuire aux espérances de Kathleen, et l’inclination évidente qui portait Mme Hurstmonceaux vers cette jeune parente devait être cultivée ; puis, la présence de Sylvaine, traitée en fille de la maison, changeait tout : ce qui eût été impossible autrefois devenait acceptable. Mme Hurstmonceaux recevrait de la bonne compagnie, comme l’avait fait observer doucement Mme Caulfield ; le jour où la bonne compagnie consentirait à aller chez elle, c’était aux proches du colonel Hurstmonceaux de l’y amener.

Novembre enveloppait la ville de sa tristesse et de ses brouillards. Percy Rakewood n’avait pu y résister ; et, après quelques jours passés à Londres, pendant lesquels il n’avait cessé d’être enrhumé, le vieux beau avait repris le chemin du Midi, ayant auparavant chaudement exhorté Mme Hurstmonceaux à venir à Monte-Carlo en février comme elle le promettait ; et tendrement recommandé Sylvaine aux Caulfield.

Cependant, Sylvaine, pour le moment, semblait prendre les choses avec patience ; une aisance lui était venue qui lui permettait d’entrer et de sortir, de se mouvoir par la maison, sans le sentiment de gêne qui l’avait paralysée les premiers temps. Et puis, maintenant, elle avait des amies : Kathleen, qu’aucun brouillard, aucune tristesse atmosphérique, n’abattaient jamais, et avec elle Nelly, mais celle-là, on la voyait rarement ; extrêmement occupée en prévision de Noël, elle avait découragé les visites et se dispensait d’en faire. Sylvaine avait demandé à Kathleen si elle ne trouvait pas miss Holt un peu changée.

— Elle a été si bonne pour moi à Paris, et maintenant il me semble que je lui suis devenue étrangère.

— Oh ! ne vous formalisez pas des fantaisies de Nelly, avait répondu Kathleen ; sans doute, son conte de Noël lui donne du mal, et peut-être aussi n’est-elle pas en fonds. Moi, en pareil cas, je l’attends ; faites comme moi.

Mais Sylvaine ne pouvait se défendre de s’étonner et de se demander si Albéric écrivait à Nelly. Elle s’était sentie jalouse de l’espèce d’intimité entre eux qui avait semblé la reléguer à l’écart, comme une enfant.

L’électricité était allumée de bonne heure dans Portman Square ; des feux magnifiques brûlaient dans les cheminées, et des fleurs rares parfumaient l’atmosphère. Quelquefois le brouillard était si dense qu’on ne distinguait pas les arbres du square ; on semblait être dans une ville souterraine. Mme Hurstmonceaux n’en sortait pas moins et redoublait d’efforts pour se distraire.

Sylvaine revit avec plaisir Archie Elliot ; il y avait en lui une douceur enveloppante à laquelle elle n’était pas insensible. Il répétait un rôle important, et Mme Hurstmonceaux ne parlait pas d’autre chose. Archie, invité pour les rencontrer, avait reçu bon accueil de Mme Caulfield et de Kathleen, qui s’intéressaient particulièrement aux gens de théâtre, et Kathleen jugeait qu’être une grande actrice constitue une destinée magnifique ; sa mère ne disait pas non, et Mme Hurstmonceaux s’enthousiasmait sur l’indépendance d’esprit de la jeune fille. Il y avait des instants où elle avait au bord des lèvres le récit de ses triomphes, alors qu’elle charmait, en chantant, la garnison de Gibraltar, et puis la réflexion lui faisait refouler ses confidences.