— Bonsoir, Nelly.

Leurs mains ne se cherchèrent pas ; la porte se ferma et Sylvaine se trouva seule.

Elle put alors reprendre haleine, essayer de comprendre ce qu’on venait de lui apprendre. Une pensée dominait toutes les autres : Albéric était perdu pour elle… perdu… Tout son être frémissait d’une sorte de répulsion, et le souvenir affreux d’Archie Elliot essayant de la presser dans ses bras la torturait. Le monde n’était donc que mal, que péché ?…

Alors, l’amour si doux, si pur, dont sa grand’mère l’avait entretenue, auquel elle avait cru, n’existait pas. Elle remémora avec désespoir toutes les révélations cruelles des derniers mois, Mme Hurstmonceaux et ses abominables insinuations. La honte dont on l’avait soupçonnée était donc possible ? Le mot se formula en elle comme une brûlure : Nelly avait été la maîtresse d’Albéric… Nelly, si fière, si digne… Une chose pareille pouvait arriver ! Alors, comment vivre ? Où chercher le refuge ? où trouver la paix ? Elle eut la vision des religieuses à voile blanc chantant le soir dans le jardin à l’heure de l’angélus.

XXXIV

Albéric arrivait le cœur en joie ; il avait causé avec son père, et tous deux étaient demeurés d’accord qu’il fallait ramener Sylvaine à Escalquens : après, on verrait… Mme Delaroute avait saisi l’occasion de la visite de M. Gardonne pour le chapitrer au sujet de sa nièce. — A quoi pensait-il ? Etait-il décent que Sylvaine vînt seule à Paris avec une journaliste anglaise ? Mme Hurstmonceaux, à son avis, se montrait parfaitement incapable d’avoir la garde d’une jeune fille ; et, ce bon colonel mort, il fallait sérieusement songer à caser Sylvaine. Mme Delaroute sans ambages ajouta :

— Ah çà ! cher monsieur, pourquoi ne la mariez-vous pas avec son cousin ? J’ai idée que ces deux enfants en seraient très contents.

M. Gardonne, répétant les objections de sa femme, avait plaidé « les modèles ».

— Bêtises que tout cela ! Et en fin de compte qu’est-ce que ça prouve ? Tout simplement que votre fils a des goûts d’intérieur. Non, monsieur, ce sont de mauvaises raisons, voilà Sylvaine presque riche, c’est le parti qui convient à M. Albéric.

Albéric avait paru être de cette opinion, les épisodes particuliers des derniers mois n’altérant en rien sa sécurité. De quoi se serait-il préoccupé ? Si Nelly Holt avait eu des bontés pour lui, sans doute elle l’avait bien voulu ; une fille d’esprit et lui s’étaient rencontrés, s’étaient plu, s’étaient aimés une heure dans la liberté réciproque de leurs vies ; quelle importance cela pouvait-il avoir ? Albéric eût préféré que Sylvaine ne fût pas amie de Nelly Holt ; mais, en pareil cas, l’ignorance équivaut à une négative ; d’ailleurs, miss Holt, qui avait beaucoup de tact, ne lui avait jamais écrit et ne songerait sans doute guère à évoquer d’inutiles souvenirs. Albéric éprouvait une lassitude réelle de ses aventures amoureuses, et malgré son intérim avec miss Holt, épisode fugitif et sans lendemain, l’image de Sylvaine, depuis leur dernière rencontre, ne l’avait guère quitté ; il s’attendrissait en pensant à elle ; un grand désir de la tenir dans ses bras, de l’avoir toute à lui, grandissait dans son cœur. La mort du colonel Hurstmonceaux lui parut arriver à point pour résoudre toutes les difficultés. En outre, Mme Duran l’avait abondamment édifié sur la valeur morale de Mme Hurstmonceaux, et il souffrait maintenant de sentir Sylvaine en pareille compagnie. Il n’en disait rien à son père, afin de ne pas le gêner dans ses rapports avec Mme Hurstmonceaux dont M. Gardonne, suggestionné par sa femme, était très occupé ; il ne cessait d’en parler et estimait qu’on aurait à agir avec beaucoup de diplomatie afin de ne pas heurter les sentiments d’une tante aussi précieuse.