Les deux hommes furent reçus à leur arrivée à Londres par le colonel Blunt et, quelque défense qu’ils en fissent, durent accepter son hospitalité. M. Gardonne était pressé d’aller saluer Mme Hurstmonceaux ; il apprit avec un véritable regret qu’elle était trop malade pour voir personne.
Le colonel Blunt expliqua qu’on avait jugé salutaire un changement d’habitation pour Mlle Charmoy et qu’elle se trouvait momentanément chez leur parente Mme Caulfield, où elle les attendait. M. Gardonne, emmené d’office dans Charles Street, ne put se défendre, malgré sa simplicité bonne enfant, d’être impressionné par le luxe qui régnait chez le colonel Blunt. Dès le premier repas il apprécia la fine cuisine, les vins parfaits qu’on lui servit, savoura l’excellent cigare et les liqueurs de choix qui suivirent et, en s’allant coucher, dit à Albéric :
— Ah çà ! ils sont donc tous riches dans ce pays ? Si la maison de ton oncle est sur le pied de celle-ci, qu’est-ce que Sylvaine va dire aujourd’hui d’Escalquens ?
— Sylvaine ne se soucie pas de ces choses, affirma Albéric ; ce n’est pas là qu’elle met son bonheur.
— Je veux bien, moi ; mais, enfin, il faudra y regarder à deux fois avant de lui faire manquer son héritage.
Après l’enterrement, qui eut lieu sans apparat, selon la volonté du colonel Hurstmonceaux, et l’avoir conduit presque solitaire à son dernier repos et à l’oubli définitif, les deux messieurs Gardonne se rendirent chez Mme Caulfield. Elle les accueillit avec une cordialité pleine de mesure et de bon goût, sincèrement heureuse de leur venue, car Sylvaine la préoccupait et elle ne voyait d’issue à sa situation pénible que par un prompt mariage avec Albéric.
Elle en avait causé avec Kathleen, qui approuvait d’avance cette solution. Rien n’avait pu être dit à Sylvaine, car, à peine arrivée chez Mme Caulfield, elle avait sollicité la permission de garder la chambre, avouant ne pas se sentir bien. Mme Caulfield, avec beaucoup de discrétion, lui avait laissé une entière liberté, s’abstenant de lui adresser une seule question ; sa propre sensibilité, infiniment aiguisée, lui faisait ressentir très vivement l’outrage que Sylvaine avait souffert. Aussi ne s’étonna-t-elle ni de l’altération des traits de la jeune fille ni de l’accablement qu’elle montrait.
Sylvaine, comme écrasée par la révélation de Nelly Holt, demeurait tremblante et brisée, épouvantée d’un avenir auquel elle ne comprenait plus rien. L’obligation de se taire augmentait son angoisse ; un pareil secret était trop pesant pour son jeune cœur : une ombre profonde était tombée sur la route ; elle ne voyait plus clair.
Cependant, quand elle se sentit serrée dans les bras de l’oncle Jules, embrassée par lui comme on ne l’embrassait plus, il se fit une détente de tout son être ; il lui parut un instant que le passé des derniers mois était aboli, que sa grand’mère était dans la chambre à côté ; puis la voix d’Albéric, tout en la remuant profondément, lui rendit le sentiment de la réalité.
— Et moi, cousine ?