La tristesse de Sylvaine avait persisté, malgré le changement, malgré la radieuse lumière ; les trois femmes vivaient fort indépendantes l’une de l’autre : Mme Caulfield se reposant et se confinant souvent au jardin de l’hôtel, très vaste et très riant ; Kathleen, voyant beaucoup de monde, sortant à bicyclette constamment, et Sylvaine se promenant seule ou avec miss Neville, car le colonel Cecil Blunt était également à Cannes ; sa santé commandait le Midi, et rien n’était plus naturel que sa présence. Sylvaine n’avait jamais eu une minute l’idée d’y être pour quelque chose.
Mme Caulfield était charmée de la venue de sa sœur, car elle n’était pas sans malaise au sujet de Sylvaine ; elle trouvait sa conduite inexplicable, mystérieuse, et elle n’aimait pas le mystère quand il s’appliquait à une jeune fille. Elle soupçonnait Sylvaine de cacher le véritable motif de sa manière d’agir, et dans son intérieur elle l’en blâmait, la franchise et la vérité lui paraissant des règles de conduite dont on ne devait jamais se départir. Dès son premier entretien avec Mme Gascoyne, elle n’avait pu se défendre de lui exprimer ses sentiments à cet égard.
Mme Gascoyne avait écouté avec un certain effort, car il lui paraissait étonnant qu’on pût, en la revoyant, être occupé d’autre chose que de son voyage et de la fatigue qu’elle devait en ressentir. Cependant, une fois son attention prêtée, comme elle en connaissait la valeur, elle tenait à ne pas se tromper dans son jugement, et elle demanda de plus amples explications. Mme Caulfield les lui donna et conclut en disant :
— Kathleen elle-même s’étonne du trouble de Sylvaine quand on l’interroge… On dirait vraiment, tant elle est absorbée par moments, qu’elle a un secret qui lui pèse.
— Un secret ?
— Oui.
— C’est fâcheux que vous n’ayez pas revu Nelly avant son départ pour l’Amérique : Sylvaine est restée en tête à tête plusieurs jours avec elle ; elle sait peut-être de quoi il s’agit.
— Nelly ? que peut-elle avoir à faire là-dedans ?
— Rien personnellement sans doute, mais elle est allée à Paris l’automne dernier : il est possible qu’elle ait appris quelque chose de désavantageux au sujet du jeune Gardonne ; on ne sait jamais. S’il en était ainsi, et qu’elle l’eût révélé à Sylvaine, cela expliquerait tout ce qui vous étonne.
Mme Caulfield fut immédiatement frappée de ce que cet argument avait de plausible. Mme Gascoyne, satisfaite d’être admirée, se rengorgea.