En une seconde Sylvaine fut sur pied… Il lui fallait voir Mme Delaroute, il lui fallait entendre une voix connue ; le sentiment d’étrangeté l’oppressait d’une angoisse indéfinissable… Elle se regarda dans une glace, presque préparée à se trouver changée elle-même. Non, c’était bien son visage battu et pâli. Ses malles étaient ouvertes… elle y plongea les mains, toucha les choses familières comme pour se donner une certitude de la réalité ; puis, enveloppée dans son saut-de-lit tout blanc, traversa craintivement le palier et frappa chez Mme Delaroute. La porte s’ouvrit instantanément, et Mme Delaroute, déjà habillée, parut sur le seuil, attira Sylvaine à elle et maternellement l’embrassa…

— Bonjour, l’enfant. Avez-vous bien dormi ? Voulez-vous que je vienne vous aider ?

— Oui, venez, je vous en prie, dit Sylvaine d’une voix de détresse. Et elles rentrèrent ensemble dans la chambre. Là Mme Delaroute procéda à l’examen de la mine de sa petite amie.

— Vous n’avez pas un fameux visage, ma petite ; il ne faut pas vous affliger. Dame ! je comprends… ça saisit, un changement pareil ; mais votre oncle et votre tante ont l’air de braves gens, et c’est joliment chic chez eux. Ils vous ont installé une chambre qui ne laisse rien à désirer.

Sylvaine secoua la tête.

— Vous vous y habituerez, et quand vous y aurez mis toutes vos petites affaires, ce sera autre chose. Vous avez une vue agréable, venez donc constater.

Et Mme Delaroute s’approcha d’une des fenêtres aux délicieux rideaux de mousseline liberty. Au dehors s’étendait le large square avec son jardin central aux arbres magnifiques d’une verdure intense ; à droite et à gauche, les maisons inégales, les unes blanches, les autres jaunes, les autres bises, mais toutes avec un porche et des fenêtres fleuries. L’atmosphère était comme ouatée ; une grande paix régnait. Seules, passaient à une allure rapide les voitures de fournisseurs, et le facteur, méthodiquement, faisait entendre son rataplan sur le heurtoir des portes. Mme Delaroute avait soulevé le panneau de la fenêtre, et toutes deux furent encore une fois frappées de la saveur et de la qualité de l’air ; cependant la journée était belle et chaude en ce matin de mai.

La chambre elle-même était d’une tonalité transparente ; les murs, le plafond, les meubles d’un bois vert pâle, tout était fragile et délicat, comme si nulle poussière, nulle souillure n’existaient. L’installation avait été évidemment surveillée avec soin : la petite table à écrire était garnie de papier à bordure noire, l’armoire tapissée de sachets ; sur une quantité de tablettes inutiles s’étageaient des vases, des brimborions sans usage : l’esprit positif de Mme Delaroute en fut offensé.

— Quel temps perdu à essuyer toutes ces machines dont on n’a pas besoin ! Allons, mon enfant, de la vigueur ! Faites votre toilette, je rangerai vos affaires en vous attendant ; et puis, il faut penser à déjeuner. La jeune personne m’a dit : « Downstairs », je sais ce mot-là ; ils devraient sonner la cloche au moins, comme au couvent.

Elles descendirent une heure après, la maison semblait morte, quoiqu’on eût le sentiment que des ombres y glissaient sans bruit. Ce fut Sylvaine qui ouvrit la porte de la salle à manger ; elle était vide. Mais à peine furent-elles assises à la table, abondamment pourvue, que le colonel Hurstmonceaux parut.