— Je vous en prie, ne vous levez pas. Je vous ai fait attendre. Voulez-vous me préparer mon thé ? dit-il en souriant timidement à Sylvaine.
Elle avait rougi et regardait son oncle, qui lui indiquait une place en face de la vaste bouilloire : en même temps, un domestique, presque invisible à force d’être effacé, lui mettait sous la main tout ce qui lui était nécessaire.
Le colonel Hurstmonceaux avait les regards fixés sur sa nièce et dans ses yeux d’un bleu lavé se lisait une émotion contenue. Il passa deux ou trois fois la main sur sa grosse moustache blanche et dit en français d’une voix un peu enrouée :
— Vous me faites extraordinairement souvenir de ma sœur Mary.
Les domestiques étaient sortis, et Sylvaine n’eut pas honte de deux larmes qui tombèrent sur ses joues. Ces quelques paroles avaient suffi pour la rendre en une seconde bien moins étrangère. C’était vrai : ce vieil homme qu’elle ne connaissait pas, qui l’intimidait, était pourtant le frère de sa grand’mère ; elle pouvait, elle devait l’aimer. Depuis quatre mois elle avait totalement perdu le sentiment délicieux (le seul qui justifie la peine de vivre) d’être utile. Elle, habituée à protéger, à servir sa chère grand’mère, s’était jugée tout à coup inutile : ni l’oncle Jules ni Mme Gardonne n’avaient aucun besoin d’elle, ni même Albéric ; Mme Delaroute avait son André. L’idée que pour le colonel Hurstmonceaux elle pouvait compter fut infiniment douce à Sylvaine ; aussi surmontant sa réserve, elle l’interrogea sur ses goûts.
— Aimez-vous le thé très fort ? Peu ou beaucoup de crème ?
Il répondait empressé, évidemment satisfait, et, se tournant avec une grande courtoisie vers Mme Delaroute, il lui dit :
— Je suis bien heureux d’avoir ma nièce.
— Ah ! monsieur, vous avez raison. Pauvre petite ! Il faut la gâter. Merci… assez… (car le colonel profitait de l’aménité de Mme Delaroute pour lui remplir son assiette). — Et Mme Hurstmonceaux ? Est-ce que nous ne la verrons pas ce matin ?
Mme Delaroute s’était avisée qu’on n’avait pas encore demandé de nouvelles de la maîtresse de maison et jugeait opportun d’y remédier.