— Elle est libre, répondit Mme Delaroute ; je m’occuperai de ses effets… Allez, mon petit, allez avec monsieur votre oncle. Car elle avait deviné l’intention du colonel.
— Si vous désirez écrire, madame, dit-il en lui désignant la table à cet usage, qui, selon la coutume anglaise, se trouvait avec de commodes fauteuils dans la salle à manger.
— C’est ça, merci ; j’écrirai à André.
Et comme le colonel voulait lui-même préparer le buvard, quoique ses doigts tordus de goutteux lui rendissent les mouvements difficiles :
— Merci, mon colonel, merci, je m’installerai parfaitement toute seule ; je suis très débrouillarde.
Et, satisfaite, Mme Delaroute se frotta les mains ; Sylvaine suivit son oncle. Il lui fit traverser le large vestibule, ouvrit une porte de cuir d’abord ; puis une autre, et se trouva dans son « study ». La pièce donnait également sur le square ; vaste, elle était remplie de livres, de gravures anciennes, de tableaux de chevaux, de chiens, d’armes. Une large table était encombrée de journaux et de périodiques ; sur d’autres tables il y avait des pupitres en acajou, en maroquin, de grandeurs et de formes diverses. Une forte odeur de tabac saturait l’atmosphère. Un grand et profond fauteuil avec un appui-pied était placé dans le bon jour, et sur une console, entre les fenêtres, se trouvait un plateau avec plusieurs bouteilles ; à son étonnement, Sylvaine vit même que l’une était une bouteille de champagne ; du reste, à l’odeur du tabac se mêlait aussi celle du brandy et du soda qui remplissaient un verre à demi vidé.
C’était dans cette pièce que le colonel Hurstmonceaux, quand il n’allait pas au Club, passait sa vie, et, malheureusement pour lui, des attaques de goutte l’y clouaient souvent. Sa chambre à coucher avait été installée derrière son « study », avec lequel elle communiquait et, de cette façon, ses relations avec sa femme pouvaient être aussi rares qu’il le désirait car ces deux êtres, qui s’étaient pris par intérêt, ne possédaient pas un point en commun ; ils se gênaient mutuellement, et la vulgarité de l’ex-Mme Green était en horreur à un homme qui poussait les raffinements jusqu’à la manie ; il s’était, en l’épousant, libéré des dettes qui bourrelaient sa vie, et en échange avait donné son nom, ce qu’il jugeait tout à fait suffisant. Du reste, Mme Hurstmonceaux, pourvu qu’elle pût parler du « colonel » et qu’il l’accompagnât de temps en temps dîner en ville, se tenait pour contente en nommant son mari à tout propos ; comme, en somme, il était là, elle rendait sa présence aussi tangible que s’il se fût montré.
Le colonel Hurstmonceaux avait souffert de l’espèce d’ostracisme qui avait suivi son mariage, et il était parfaitement sensible aux nuances de refroidissement qui d’abord l’avaient accueilli à son club ; très réservé et taciturne, il avait gardé son air hautain, et peu à peu la réserve diminuait, les poignées de main se faisaient plus cordiales, surtout depuis qu’on s’apercevait que Hurstmonceaux ne visait nullement à inviter ses anciens camarades à dîner ni à faire étalage de son luxe. Jamais on ne le voyait dans les éclatants équipages de Mme Hurstmonceaux, dont cependant, sous sa direction, les voitures comptaient parmi les mieux tournées de Londres. Lui-même marchait comme jadis, ou bien se faisait véhiculer dans un fiacre fermé dont le cocher avait sa clientèle depuis dix ans et auquel il avait donné la marque distinctive d’un chapeau teint en blanc. Après avoir été un joueur enragé, perdant aux courses des sommes énormes, il pariait maintenant avec prudence et passait des heures au whist. A vrai dire, il détestait la maison de Portman Square, sa pesante magnificence, l’esclavage de sa nombreuse domesticité ; heureusement, il lui restait Forster, qui l’avait servi dans des temps moins prospères, alors qu’il gîtait dans un lodging poussiéreux de Jermyn Street, dont l’évocation lui était cependant fort agréable, car il s’y mêlait d’autres ressouvenances moins édifiantes. Le colonel Hurstmonceaux avait été toute sa vie un homme à bonnes fortunes, pas toujours très délicat ; maintenant, absolument blasé, sa pipe et le whisky lui suffisaient. Parfois, une jolie créature l’agitait encore un moment ; il arrivait qu’on l’aguichait, car le colonel avait une réputation de perversité triomphalement établie. Et voici que sur la fin de cette vie qui comptait si peu de mérites, qui avait été une course effrénée aux jouissances et aux satisfactions de tout genre, une jeune créature comme Sylvaine était envoyée en consolation.
Le colonel Hurstmonceaux, sans illusions sur lui-même, en ressentait quelque componction. Dès avant la venue de Sylvaine, il avait donné ordre à Forster de faire disparaître certains livres, certaines gravures, et il avait exprimé à Mme Hurstmonceaux l’espoir qu’elle ne permettrait à aucun de ses amis de s’exprimer trop librement devant sa nièce. Le colonel jugeait les amis et amies de sa femme, mais elle ne les jugeait pas ; elle se récria donc et affirma en outre qu’elle veillerait sur l’innocence de Sylvaine avec un soin jaloux. L’innocence paraissait à Mme Hurstmonceaux, qui n’avait jamais connu cet état, une distinction sociale, quelque chose comme le privilège d’une classe supérieure ; elle pensa qu’elle en prendrait sa part, que le reflet en rejaillirait sur elle et que son prestige en serait rehaussé.
— Asseyez-vous, je vous prie, Sylvaine, dit le colonel en avançant un fauteuil à sa nièce.