— Oh ! oui.
— Je vous prie d’avoir confiance en moi. Si vous voulez, le matin, vous viendrez souvent ici, je vous serai reconnaissant ; et si cela ne vous ennuie pas, je pourrai vous faire marcher au parc. Ce n’est pas loin, vous savez. Aimez-vous marcher ?
— Beaucoup. Je faisais de longues promenades au Bois avec Mme Delaroute.
— Eh bien, vous en ferez maintenant avec votre vieil oncle ; et, si quelque chose vous déplaît, vous m’avertirez. Voulez-vous me le promettre ?
— Je ne puis rien promettre, dit Sylvaine ; mais je me souviendrai de ce que vous me dites.
VII
— Eh bien ? Et la petite nièce française, ma chère Anna ? Racontez-nous… A cause d’elle il y a des jours et des jours que l’on ne vous a vue, méchante femme.
Et Blanche, comtesse Longarey, secoua d’un geste de menace affectueuse ses doigts chargés de bagues vers Mme Hurstmonceaux qui, dans toute la splendeur d’une robe de soirée, venait de pénétrer dans le salon de lady Longarey où l’on s’amusait diversement et avec peu de contrainte. Mme Hurstmonceaux arrivait toujours avec une bourse de mailles d’or bien remplie de pièces du même métal, et dans la société intime, sinon exclusive, de lady Longarey, où le gros jeu était en honneur, elle se voyait en conséquence fort bien reçue.
Blanche, comtesse Longarey, était, ainsi que son nom l’indiquait, une douairière, mais une douairière frivole et à cœur chaud qui, après une carrière extrêmement agitée et surtout une période de veuvage tout à fait indépendante, s’était rangée en épousant un homme de vingt-cinq ans son cadet (jadis son entraîneur de course), car elle avait une écurie à laquelle de toute façon elle s’intéressait passionnément. Le mariage de lady Blanche Longarey avait un peu ahuri ses contemporains ; mais M. Jimmie Mar, ainsi qu’il était familièrement connu sur le turf, non content d’être beau garçon, avait rapidement pris les allures d’un gentleman irréprochable, et comme il maintenait sa femme dans une fidélité rigoureuse à sa personne, la famille directe de la comtesse, et en particulier son fils aîné lord Longarey, qui professait des principes sévères, n’étaient qu’à demi mécontents de ce mariage. Elle était moins dangereuse, moins compromettante ainsi ; elle avait par-dessus le marché l’esprit de passer une partie de l’année en Ecosse dans une propriété solitaire et éloignée, une autre à Monte-Carlo pour se dédommager, et ses séjours à Londres n’étaient que relativement courts ; d’ailleurs, lord Longarey ne se sentait en aucune façon amoindri ni à un degré quelconque solidaire des incartades de sa mère. Il la voyait très rarement, mais enfin il la voyait quelquefois et, quand il la rencontrait, se montrait toujours poli pour elle, donnant sans regimber la main à M. Jimmie Mar devenu depuis son mariage M. Mar sans plus.
Lady Longarey avait connu tout le monde et s’était conservé un cercle recruté sans bégueulerie, mais du moins très vivant et gai. Elle comptait nombre d’amies charmantes, dont la conduite particulière cependant prêtait à la critique. Ces dames se soutenaient intelligemment entre elles et trouvaient pour la plupart, étant généralement plus ou moins gênées dans leurs affaires, fort commode une amie du genre de Mme Hurstmonceaux, dont la maison était hospitalière au possible, qui avait sa loge à l’Opéra et ne regardait pas, pour obliger, à un chèque de vingt livres, circonstance extrêmement agréable parfois.