Aux réceptions de Mme Hurstmonceaux, lady Longarey était le principal atout, car elle appartenait par sa naissance à une famille aristocratique et se trouvait apparentée à toute la pairie. Grâce à ce lest, elle avait toujours flotté ; et étant en outre extrêmement aimable, sans hauteur quelconque, bienveillante aux femmes et délicieuse aux hommes, elle enchantait les anciennes relations de Mrs Green pour qui l’aristocratie représentait la délégation directe du Paradis. Le colonel Hurstmonceaux passait pour avoir été fort bien autrefois avec lady Longarey ; en tout cas, ils étaient demeurés bons amis, et au fond il lui était reconnaissant de ses amabilités pour sa femme. Lady Longarey l’avait prise tout de suite sous sa protection ; cela n’avait pas mené Mme Hurstmonceaux très loin, mais elle n’en était pas moins enchantée et toute dévouée à sa chère lady Longarey. Elle fut donc agréablement sensible à son reproche amical en même temps que ravie d’étaler sa nouvelle importance.
— Chère lady Longarey, que vous êtes bonne de me regretter ! C’est vrai, j’ai été bien occupée. Cette pauvre petite était triste, vous comprenez.
Et tout en faisant cette constatation d’une voix émue, Mme Hurstmonceaux passait délicatement un doigt dans son corsage afin de le maintenir en place, car elle était outrageusement décolletée. Son embonpoint était encore fort appétissant, et sa belle taille avait été sa principale séduction ; elle étalait ses épaules avec une impudeur heureuse.
Lady Longarey, toute mince et maigre, était habillée de draperies flottantes, et de son corsage à peine entre-bâillé montaient les parfums les plus exquis. On ne pouvait avoir l’air plus distingué, plus supérieur à toutes les faiblesses que cette femme mûre qui avait l’âme d’une Manon ; elle levait de temps en temps les yeux sur son Jim, qui, beau, rasé de près, la bouche gourmande, parlait aux belles dames dans des attitudes familières.
Tout en le regardant à travers son lorgnon, elle répondit de sa voix douce si bien timbrée et qui jamais ne détonnait :
— Pauvre petite darling, est-elle jolie ?
— Tout à fait. Le colonel dit qu’elle est l’image de ce qu’était sa sœur au même âge ; elle est un peu froide peut-être… il faut qu’elle s’habitue.
— Froide, une petite Parisienne de dix-huit ans ! Vous m’étonnez. Est-ce qu’elle est bien habillée ?
— Oh ! non, elle est en deuil ; mais elle a une tournure très élégante. Je lui ai commandé deux robes qui lui iront à ravir.
— Vous avez bien fait. Pourquoi est-elle en deuil ?