— J’espère que nous serons amis, car nous nous verrons souvent, je pense. Je sens tout de suite l’attrait ou l’antipathie : vous êtes si simpatica. Oh ! moi, je ne suis pas un véritable Anglais ; je me suis affranchi de toutes les hypocrisies. Si vous me trouvez mal élevé, avertissez-moi, et je tâcherai de me corriger.

Lady Longarey se leva. Elle avait l’ouïe très fine, mais entendait médiocrement le français. Elle n’avait pu suivre l’entretien et se sentait un peu inquiète. Elle croyait Archie Elliot très capable de révélations peu souhaitables.

— Qu’est-ce qu’il vous raconte, chère ?

— Je parle français à Mlle Charmoy. Vous savez, lady Longarey, le français est une de mes supériorités.

— Est-il vrai, comme on le dit, que vous voulez jouer sur un théâtre à Paris ?

— Ce serait mon ambition. Oui, ici, nous sommes si grossiers dans nos goûts, si peu subtils : toutes les finesses sont perdues.

Une des poses favorites d’Archie Elliot était de dénigrer toute chose anglaise, bien qu’il fût la coqueluche de la société dont il avait heurté de front les anciens préjugés. Fils de famille, au lieu de suivre la carrière militaire à laquelle il avait été destiné, après des succès de salon il s’était fait acteur, mais acteur pour de bon. D’abord on avait cru à un coup de tête et on avait suivi avec une indulgence amusée ses premières tentatives, sûr qu’il en sortirait découragé ; mais, au contraire, son succès avait été prodigieux, non qu’il eût beaucoup de talent ; mais sa personne physique, sa voix, et surtout la façon dont il jouait les amoureux, avec le plus extraordinaire et réaliste abandon, lui avaient conquis le public féminin. Du premier rang des stalles, on entendait le bruit des baisers dont il meurtrissait les lèvres de l’actrice en scène avec lui, et son jeu, qui n’était qu’inconvenant, fut déclaré une révélation. Comme il était extrêmement roué, il choisissait des pièces à dénouement moral, et généralement au dernier acte il épousait, ce qui sauvait tout ce qui avait précédé. Loin de perdre caste, il se voyait beaucoup plus recherché qu’auparavant, et pour deux ou trois maisons rigoristes où on ne l’invitait plus, dix nouvelles lui étaient ouvertes ; il était un « favori », et dans la société anglaise un « favori » peut faire tout ce qu’il veut. Mme Hurstmonceaux n’était pas la seule à confesser sans vergogne une admiration passionnée pour Archie ; en retour, il était fort tendre et galant pour elle ; il usait de sa maison comme de la sienne propre, lui faisant inviter les personnes qu’il désirait voir, et la bourse de Mme Hurstmonceaux était toujours à sa disposition. Il se disait qu’un jour, faute de mieux, elle serait bonne à épouser ; que le colonel ne pouvait vivre éternellement et qu’en tout cas le rôle d’héritier de Mme Hurstmonceaux serait très acceptable. Celle-ci, depuis l’agitation causée par l’arrivée de Sylvaine, avait un peu moins pensé à Archie ; mais en le revoyant elle comprit qu’un des principaux charmes de son existence lui avait manqué. Il sollicita l’autorisation de rester dans la loge, quoiqu’il eût une stalle, et elle lui fut accordée avec joie. On se remit en place pour le second acte : Archie derrière Mme Hurstmonceaux, lui parlant bas presque sans discontinuer. Lady Longarey, un peu contrariée, fouillait la salle de sa lorgnette ; son neveu Johnnie Burney, sur lequel elle comptait, ne paraissait pas, et M. Mar avait disparu.

Dans une loge de côté, la belle Mme Duran, parée comme une idole, s’offrait à l’admiration du public ; un prince de sang royal flirtait avec elle et, pleins de déférence, son mari et le colonel Cecil Blunt se tenaient respectueusement à l’écart. Pour se désennuyer, le colonel lorgnait assidûment la loge de Mme Hurstmonceaux, pris d’une admiration subite pour « la jolie nièce » dont la contemplation lui faisait supporter avec philosophie les empiétements royaux. Il ne put s’empêcher de communiquer ses impressions à M. Duran.

— Cette petite Française est très jolie.

M. Duran éleva sa lorgnette pour vérifier l’assertion.