Mais Sylvaine était absorbée par le spectacle, et ces sortes de sous-entendus étaient perdues pour elle. La musique et les voix pénétraient jusqu’au plus intime de son être ; elle se sentait à la fois triste et heureuse, désespérée et pleine d’espérance. Les images se succédaient dans son esprit ; elle pensait à sa grand’mère, aux heures du soir, en face du jardin des religieuses ; puis le souvenir d’Albéric surgissait avec un grand désir de le revoir… Tous ces gens qui l’entouraient, même son oncle, étaient des étrangers ; les mélodies d’amour si belles et si tristes, cette voix d’homme ardente, cette voix de femme éperdue de tendresse, lui révélaient des sentiments qu’on peut éprouver. Elle se sentit abandonnée… seule… et eut un désir passionné de ne l’être plus ; si elle avait osé, elle eût pleuré… Puis l’image de la mort s’imposa à elle, et elle envia presque Juliette dans son tombeau, affranchie à jamais.
La toile était baissée ; on remettait les manteaux.
— Si nous allions souper ? suggéra lady Longarey.
— Excellente idée, acquiesça aussitôt Mme Hurstmonceaux. Archie, vous viendrez dans la voiture avec ma nièce et moi. Ah ! voici le colonel Blunt… Mon cher colonel, voulez-vous souper avec nous ?
— Mais, avec tout le plaisir du monde.
— Lady Longarey peut certainement vous prendre dans sa voiture.
— Merci, j’ai la mienne ; je vous suivrai.
Et, s’approchant de Sylvaine, le colonel ajouta :
— Me permettez-vous de vous offrir le bras, miss Charmoy ? Je suis tout à fait charmé à la pensée de souper avec vous.
— Je ne désire pas souper, dit Sylvaine prise d’un courage subit ; je vais demander à Mme Hurstmonceaux de me renvoyer dans la voiture.