— Eh bien, alors arrangeons les choses comme le propose le colonel Blunt.

Au fond, Mme Hurstmonceaux ne tenait pas démesurément à la présence de sa nièce, et quand elle l’eut vue mettre en voiture et lui eut souhaité un bonsoir très affectueux, elle se retourna gaiement vers ses cavaliers, soulagée d’une responsabilité un peu encombrante. Mais lady Longarey fut extrêmement désappointée lorsqu’au Savoy, quelques minutes plus tard, elle vit survenir Mme Hurstmonceaux sans Sylvaine.

— Qu’est-il arrivé ? Où est la beauté ?

On lui donna l’explication.

— Il fallait m’avertir, je l’aurais décidée.

Puis à son tour elle se résigna et se mit à plaisanter folâtrement avec le colonel Blunt.

Pendant ce temps, Sylvaine roulait seule à travers les tristes rues de Londres. La pauvreté générale de l’architecture leur donne, la nuit, lorsque toute vie en est retirée, un aspect particulièrement lugubre. Sylvaine en fut pénétrée. Elle aperçut quelques créatures errantes, déambulant sur les trottoirs sombres. Au coin de Berkeley-Square, sous un réverbère, elle vit deux femmes qui, regardées par des hommes, dansaient avec des gestes canailles. L’une d’elles, juste au moment où la voiture la frôla, leva son pied à la hauteur de la tête de sa compagne. Ce fut une vision passagère dont l’âme de Sylvaine se sentit douloureusement blessée ; il lui tardait d’être à l’abri dans sa chambre close. Mais quand la porte de la maison fut refermée sur elle, elle trouva, dans le hall, Forster, le valet de chambre de son oncle : il était venu au bruit de la voiture, croyant rencontrer Mme Hurstmonceaux ; à son défaut, il annonça à Sylvaine l’événement qui motivait sa présence. Une demi-heure auparavant on avait ramené le colonel de son club où il avait eu une attaque… Le docteur était là…

XII

Mme Hurstmonceaux détestait tout ce qui lui rappelait l’idée de la mort, et fut extrêmement bouleversée de « l’accident » arrivé au colonel ; car ce n’était qu’un accident… Au bout de trois jours le péril semblait conjuré, mais le docteur ne répondait nullement que le malade retrouvât jamais l’usage de son côté paralysé… Pour l’état général il était plein d’espoir.

Sylvaine, dès la première heure, s’était offerte pour aider à soigner son oncle. Une majestueuse et compétente « nurse » avait été immédiatement installée en exercice, et ordonnait de tout souverainement ; mais dès que le colonel recouvra la connaissance et la parole, il fut très évident que la seule personne qu’il eût plaisir à voir était Sylvaine. Mme Hurstmonceaux se félicita de cette préférence.