— Mon cher colonel, j’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut. J’ai bien recommandé à nurse Rice : « Miss Rice, surtout que le colonel ait tout ses fantaisies. »
— Nous obéissons aux prescriptions du docteur, répondait invariablement nurse Rice en donnant à son malade un coup d’œil de propriétaire satisfait.
Il était impossible, en effet, de voir un être souffrant plus net, plus propre, mieux accommodé dans son lit ; dans cet ordre d’idées, la perfection du genre était évidemment atteinte. Sylvaine avait été très émue, beaucoup plus qu’elle ne l’eût imaginé, et à la pensée de perdre son oncle son cœur s’était serré d’angoisse… Rester seule avec Mme Hurstmonceaux lui paraissait une chose impossible. Et pourtant, où irait-elle ? Albéric n’écrivait presque jamais ; de temps en temps une lettre échevelée, puis le silence. Mme Gardonne, tous les quinze jours, expédiait quatre pages qui ressemblaient à un devoir de style, pleines de beaux sentiments, de conseils parfaits, et sans un mot du cœur ; les lettres de l’oncle Jules n’avaient jamais plus de dix lignes, affectueuses et cordiales il est vrai. Sylvaine éprouvait profondément combien elle leur était peu nécessaire ; toujours revenait la rengaine de sa particulière bonne fortune, et des sentiments dont elle devait nécessairement être animée pour son oncle et sa tante. Seule, la bonne Mme Delaroute demeurait vigilante, entrant dans les petits détails qui révèlent l’intérêt véritable.
Maintenant, à se sentir devenue tout à coup presque indispensable, Sylvaine trouvait un apaisement heureux ; elle montait et descendait, alerte, et affranchie de la gêne qu’elle n’était pas jusque-là arrivée à secouer ; elle passait devant les grands valets de pied sans être embarrassée.
Mme Hurstmonceaux, rassurée dans son égoïsme, ne lui marchandait pas les éloges, l’embrassant et lui disant avec contentement :
— Vous êtes vraiment une petite garde-malade parfaite.
Elle la louait ainsi un jour à table, environ trois semaines après l’attaque du colonel, en présence d’Archie Elliot qui répondit :
— Il me semble, madame Hurstmonceaux, que vous laissez Mlle Charmoy se fatiguer beaucoup trop ; elle reste des heures dans cette chambre. Vous devriez la distraire.
Et il ajouta, montrant ses belles dents :
— Pourquoi ne la menez-vous pas au théâtre ? N’est-ce pas, mademoiselle, que vous avez passé une agréable soirée à l’Opéra ?