Sylvaine l’avoua très volontiers. Le souvenir de cette soirée, sans qu’elle comprît pourquoi, la remplissait d’un certain trouble, tant avaient été vives les sensations nouvelles éprouvées.
— Je ne joue pas moi-même en ce moment, continua le bel Archie en français — car une de ses coquetteries avec Sylvaine était de toujours parler français devant elle. Mme Hurstmonceaux l’avait très familier, ayant jadis fait de fréquentes stations à Biarritz et dans les Pyrénées, et Sylvaine éprouvait un plaisir immédiat et sensible à entendre sa langue maternelle. Je ne joue pas moi-même, mais Mlle Charmoy apprécierait notre divine Ellen Terry ; il faut la conduire la voir.
Mme Hurstmonceaux protesta de son entière bonne volonté.
— Votre oncle n’a besoin de personne le soir, Sylvaine, que de nurse Rice ; je suis de l’avis d’Archie, une distraction vous sera très bonne.
Sylvaine fut étonnée de ne pas éprouver le désir de se défendre. Depuis trois semaines, Archie Elliot avait fait d’extraordinaires progrès dans son intimité ; elle le regardait cependant avec un fonds de répugnance, car un « acteur », selon la conception de son éducation première, était un être appartenant à une sphère à part, un personnage avec lequel elle ne pouvait jamais avoir de rapport familier. Elle avait été stupéfaite de la situation qu’occupait évidemment M. Elliot. Lady Longarey lui avait expliqué que le talent justifie tout, et que d’ailleurs, de nos jours, le théâtre était considéré comme une institution civilisatrice et morale, et les acteurs et les actrices accueillis avec éclat :
— Et comme Archie est des nôtres, il n’y a aucune raison pour que sa profession lui fasse du tort. Il travaille beaucoup, le pauvre garçon ; et du reste, ajouta lady Longarey pensant à son Jim, dans la société il n’y a plus de préjugés pour les hommes.
Réfléchissant sur elle-même, elle eût pu ajouter : « Ni pour les femmes. »
Archie Elliot était assez aimable pour que Sylvaine écoutât ces explications avec plaisir. Dans sa naïve simplicité, elle l’admirait d’être si attentionné pour Mme Hurstmonceaux : « Tout à fait comme un fils », pensait-elle ; et elle ne doutait pas que l’engouement de sa tante pour le jeune homme ne fût purement maternel. Vis-à-vis d’elle-même, Archie Elliot était infiniment respectueux, mais avec une nuance de préférence cachée qui donnait du prix aux paroles les plus insignifiantes. Comme il passait des heures chaque jour dans Portman-Square, Sylvaine avait eu l’occasion, deux ou trois fois, d’être seule avec lui pendant que Mme Hurstmonceaux se faisait attendre, et ces moments avaient une certaine douceur. Archie Elliot s’approchait d’elle, s’asseyait tout près, pas assez pour la gêner, mais assez pour éveiller une légère émotion chez l’être réservé et timide qu’était Sylvaine. Il la regardait avec ses extraordinaires yeux, non pas amoureux ou ardents, mais pénétrants, et ce regard semblait vouloir dominer le sien. Il parlait de sa voix chaude, articulant et scandant ses mots avec un soin particulier, par une habitude professionnelle, donnant une intonation à ses moindres phrases, si différent des autres hommes au verbe court et confus avec qui, depuis son arrivée à Londres, Sylvaine avait eu l’occasion de s’entretenir. Et puis, il lui demandait si gracieusement, avec une indiscrétion qui échappait à la jeune fille, quels étaient ses goûts, ses préférences… Il la plaignait d’avoir quitté la France, la « belle France », le pays qui était celui de sa prédilection, et dont il trouvait tout charmant et beau. Il avait découvert que Sylvaine ne connaissait aucun des poètes modernes, et qu’avec sa grand’mère elle n’était jamais allée au delà de Victor Hugo et de Lamartine.
— Je vous lirai du Verlaine, mademoiselle, si vous voulez ; vous serez charmée, charmée, j’en suis sûr.
Sylvaine avait avoué à Archie Elliot qu’il lui rappelait un peu son cousin Albéric.