Quoique l’évocation de ce personnage inconnu fût rien moins que bienvenue à Archie Elliot, il avait supplié Sylvaine de lui raconter beaucoup de choses sur le cousin Albéric, pour lequel déjà il éprouvait de la sympathie ; aussi il ne manquait jamais de s’enquérir si elle avait reçu une lettre de son cousin. L’absence du colonel Hurstmonceaux, pour qui Archie Elliot était un épouvantail, donnait à celui-ci une occasion unique de s’insinuer dans l’intimité de Sylvaine, et depuis la soirée à l’Opéra l’intention arrêtée du jeune homme avait été de s’en faire aimer.

D’abord, personnellement, elle était neuve et charmante ! Puis l’idée de conquérir la fortune de Mme Hurstmonceaux, et en même temps cette jolie femme, lui avait paru une inspiration admirable. Il jugeait son empire sur Mme Hurstmonceaux si absolu qu’il se croyait capable, avec le temps et beaucoup d’habileté, de lui faire accepter une combinaison qui, au lieu de l’éloigner d’elle, pouvait le faire entrer sous son toit. Il lui fallait tenir les deux femmes dans sa main, et comme il était presque certain de ne jamais faire une imprudence, de ne jamais s’emballer, il se trouvait parfaitement apte à mener à bien une tâche si délicate. Il ne se dissimulait pas les difficultés de l’entreprise, mais les difficultés le stimulaient.

Mme Hurstmonceaux demeurait absolument touchée de la conduite de son cher Archie ; il avait feint d’être jaloux de Sylvaine, puis de craindre ses réflexions, et avait déclaré qu’à cause d’elle il était préférable pour lui de se montrer moins souvent ; de plus, pendant la maladie du colonel, il trouvait plus correct d’observer une certaine réserve dans ses visites.

Mme Hurstmonceaux, que ces sous-entendus avaient ravie, s’était vue forcée d’implorer Archie de ne rien changer à ses façons ; déjà il avait été absent plus de deux mois ! Elle s’était portée garante de la bienveillance de Sylvaine.

— Soyez très aimable pour elle, je suis sûre qu’elle sera enchantée de vous voir !

Vaincu, le bel Archie avait cédé et Mme Hurstmonceaux, d’extraordinaire bonne humeur, les joues plus carminées que jamais, entrait comme un papillon léger trois fois par jour dans la chambre de son mari. Il était beaucoup trop faible pour réagir, et l’écoutait, les lèvres serrées. Elle lui parlait, en bonne femme, de Sylvaine et de la santé de Sylvaine, et obtenait qu’il lui ordonnât de l’accompagner au dehors. La nurse, qui détestait la moindre ingérence dans son domaine ; qui aimait à régner seule et despotiquement sur son malade, appuyait Mme Hurstmonceaux. Alors, le colonel sortait de sa taciturnité pour dire à Sylvaine :

— Je vous prie, Sylvaine, allez.

Et il se retournait sur son oreiller, sombre et mélancolique, pendant que la nurse veillait à ce que tout fût « gai » dans la chambre de son malade.

La grande et unique fenêtre placée en face du lit donnait sur un étroit jardin soigneusement cultivé, et, à hauteur d’appui, une caisse remplie de géraniums et d’héliotropes s’étendait au dehors devant la fenêtre. Dans la pièce même, tout était clair et net : papier, meubles de bambou, tables couvertes de napperies brodées ; il y avait des fleurs fraîches dans des vases.

L’éclatante blancheur des draps, la couleur vive de la cretonne qui couvrait le lit, le reluisant des porcelaines et de chaque objet d’usage donnaient en effet à cette chambre de malade l’aspect le plus engageant, que déparait seul le visage ravagé appuyé sur l’oreiller. La nurse maniait son malade comme elle aurait fait d’un enfant au berceau ; et lui, de temps en temps, gémissait plaintivement aussi comme un enfant.