L’horreur de son impuissance rongeait le colonel Hurstmonceaux devenu soudain craintif. La présence de Sylvaine seule le rassurait, et de la main dont il conservait l’usage il étreignait celle de sa nièce avec une sorte de passion ; il ne lui demandait jamais rien, il ne la questionnait pas, mais à la garde-malade il disait de temps en temps :

— Est-ce que ma nièce a bonne mine ?

— Certainement, colonel ; miss Charmoy n’a pas mauvaise mine, mais elle est délicate ; il faut qu’elle prenne l’air, un peu de distraction ; la fatigue la ferait sûrement tomber malade.

Et nurse Rice redressait sa haute taille, mince et nerveuse, qu’aucune lassitude ne semblait jamais atteindre ; puis, de son geste dominateur, après avoir regardé l’heure, offrait au colonel quelque réconfortant.

— Il faut maintenir vos forces.

Elle disait « il faut » d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Très vite, ce fut une chose acceptée et reconnue que l’existence de cette chambre de malade, et pour tout le reste, sauf le bruit du marteau, la vie recommença précisément comme auparavant. Mme Hurstmonceaux faisait avec beaucoup de sentiment les honneurs de la maladie de son mari, et en même temps les éloges de sa nièce, et, une fois ces devoirs accomplis, ne songeait qu’à s’amuser ; plus éperdue que jamais du désir de paraître jeune, elle se soumettait au massage jusqu’à l’anéantissement, avec un courage héroïque.

Pour se maintenir le moral, tous les soirs qu’elle ne sortait pas, elle recevait cinq ou six personnes à dîner, et après le dîner, qui ne commençait guère avant huit heures et demie, on jouait aux cartes ; plus d’une fois à ces réunions, Sylvaine se serait sentie étrangement mal à l’aise sans la présence d’Archie Elliot qui, lorsque l’entretien s’animait trop, et que Mme Hurstmonceaux elle-même, mise en joie par les rasades de champagne, se laissait aller à d’inquiétantes plaisanteries, avait une manière pleine de tact de forcer la conversation à dévier, et de rappeler habilement à Mme Hurstmonceaux la présence de sa nièce. Johnnie Burney était maintenant un des assidus de Mme Hurstmonceaux et il parlait longuement à Sylvaine du golf, du polo, et de tous les sports qui étaient l’unique intérêt de sa vie ; elle l’écoutait avec une indifférence parfaite. Mme Hurstmonceaux avait été mise par lady Longarey au courant de ses espérances, et, tout à fait charmée à la perspective de devenir la tante du neveu d’un duc, encourageait le jeune Burney de tout son pouvoir. Elle le plaçait à table à côté de Sylvaine, et jugeait que, cela fait, elle avait le droit de songer à son propre plaisir. Sylvaine s’ennuyait prodigieusement en compagnie de Johnnie Burney ; mais à cause de lady Longarey elle était aimable pour lui, et le laissait sans protestation rester à son côté.

Comme tout le monde jouait chez Mme Hurstmonceaux, Sylvaine avait adopté une petite table dans le fond du second salon ; là, elle travaillait, et parfois lisait.

Un soir, que la vue d’une belle lune argentée montant dans le ciel pâle et le silence extérieur la rendaient plus rêveuse que de coutume ; que la nostalgie du passé l’étreignait avec intensité, elle entendit tout à coup dans le grand salon, où toute la compagnie de Mme Hurstmonceaux était réunie autour d’une table de baccara, des applaudissements et des expressions bruyantes de bienvenue auxquelles une voix d’homme rieuse répondait. Le brouhaha dura une douzaine de minutes ; puis, la mine agitée et enchantée, Mme Hurstmonceaux parut dans la grande baie qui divisait les salons, et, s’avançant vers Sylvaine, elle lui dit en lui présentant l’homme qui la suivait :

— Ma beauté, je vous amène M. Percy Rakewood, qui vous a si bien connue quand vous étiez une toute petite fille.