Sylvaine se leva brusquement, le rouge à ses joues pâles. Ce nom, qu’elle n’avait pas entendu prononcer depuis nombre d’années, lui rappelait tant de souvenirs ! Elle avait gardé très vive la mémoire de l’ami indulgent qui tant de fois l’avait tenue sur ses genoux, et lui avait offert de si belles poupées.

D’un mouvement spontané elle lui tendit sa main. Avec une galanterie tendre, Rakewood la porta à ses lèvres ; il regarda Sylvaine attentivement, et, s’adressant à Mme Hurstmonceaux, dit :

— Elle ne ressemble pas à sa mère, mais elle est bien charmante.

— C’est mon avis. Je vous laisse pour que vous refassiez connaissance.

— C’est ça, dit Rakewood, laissez-nous ; nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Aussitôt Mme Hurstmonceaux disparue :

— Venez vous mettre près de moi, dit-il câlinement à Sylvaine.

Et il la fit asseoir sur le canapé où il avait pris place, et la contempla avec attendrissement.

Dix ans auparavant, il avait été follement épris de la mère de Sylvaine qui s’était montrée, suivant sa coutume, délicieuse et coquette ; mais lorsqu’il avait exprimé son désir de l’épouser, Mme Charmoy s’était dérobée, bien qu’elle eût ce cher Percy en grande sympathie ; son cœur frivole était occupé ailleurs. Percy Rakewood était à cette époque diplomate en activité, et la nouvelle de la mort de celle qu’il aimait toujours vint le trouver en Orient. Il en avait été cruellement attristé, car au fond de lui-même il conservait l’espoir de la conquérir. Six mois plus tard, à un passage à Paris, il n’avait pas voulu renouveler ses regrets en allant voir Mme de Nohic ; il s’était informé avec sollicitude de l’enfant orpheline et, la sachant sous la protection de sa grand’mère, il ne s’en était plus inquiété. Depuis, il avait donné sa démission et vécu principalement en Italie ; partout on le choyait comme le méritait un des hommes les plus aimables et du plus plaisant visage qu’il fût possible de rencontrer. A soixante ans passés, il demeurait séduisant encore ; de taille moyenne et élégante, toujours blond avec des cheveux frisés, et deux boucles sur le front — un peu ridicules peut-être, mais qui lui seyaient — la barbe légère en éventail, qui lui était une grande parure, câlin, persuasif, en véritable Irlandais. La vie diplomatique l’avait affiné, et, n’aimant que les Latins, il avait pris aux races du Midi toute leur bonne grâce. Sa familiarité affectueuse avec Sylvaine fut aisée et tendrement paternelle ; s’emparant de sa petite main, il la serra entre les siennes, lui disant :

— J’ai été si surpris lorsque Mme Hurstmonceaux m’a appris que vous étiez ici. J’ignorais votre grand chagrin, car sûrement je vous aurais écrit.