L’honorable Mme Gascoyne demeurait dans Lowndes-Square, au quartier tranquille et recherché de Belgravia. Elle y possédait une charmante habitation, point grande, mais parfaitement installée ; tout chez Mme Gascoyne était élégant, discret et de bon goût comme elle-même. Veuve sans enfant d’un cadet de grande maison qui lui avait laissé une très belle fortune, elle jouissait de sa liberté et des nombreux agréments de son existence. C’était une aristocratique personne tout d’une pièce, qui n’admettait pas les compromis. Elle était fort sévère sur l’article des mœurs, et si parfois les exigences sociales l’obligeaient à recevoir des personnes qu’on pouvait soupçonner de n’être pas irréprochables, fallait-il au moins que ces personnes eussent, par suite de circonstances, conquis une position qui, sans être celle de la vertu, en conférait tous les avantages.

Mme Gascoyne avait été fort jolie, et pourtant s’était mariée tard, car elle avait visé haut. Les années n’avaient rien enlevé à l’élégance de sa taille, elle était demeurée mince comme à trente ans, mais son visage était flétri et elle avait les cheveux entièrement blancs. Un peu sèche de cœur, elle n’éprouvait pas le besoin de tendresses immédiates. Elle vivait en fort bons rapports avec sa sœur qui avait dû divorcer d’un mari impossible. Les deux nièces de Mme Gascoyne, dont l’une était mariée, lui suffisaient comme somme d’intérêt supplémentaire dans la vie, car son intérêt suprême se concentrait sur elle-même et sa maison : tout y était réglé par une hiérarchie exacte à la tête de laquelle elle se trouvait, souveraine et despotique.

Mme Gascoyne venait de finir son lunch, qu’elle prenait toujours léger ; on lui servait dans de grands plats d’argent des mets délicats qu’elle mangeait du bout des lèvres avec une attitude de condescendance. Son discret maître d’hôtel lui annonça dans un souffle que M. Percy Rakewood était là. Elle ordonna aussitôt qu’on le fît monter. Mme Gascoyne était fort gracieuse à ceux qui faisaient partie du bataillon choisi qui résumait à ses yeux l’humanité et accueillit M. Rakewood avec une extrême cordialité.

— Enfin, vous voilà à Londres, ce n’est pas trop tôt ; j’ai cru que vous ne viendriez pas cette saison.

— Madame Gascoyne, vous ne me jugez pas ingrat au point d’oublier ainsi mes amis.

— En vérité, si ; vous n’êtes qu’un papillon, Rakewood.

— Un vieux papillon, alors ?

— Peut-être. Enfin, vous voilà ! Depuis quand ? Suis-je au moins une de vos premières visites ?

— Ma parole, toute des premières. Mais je serai franc, je viens vous demander une faveur.

— Allons, demandez. Je ne vous crois pas capable d’être très indiscret.