— Justement. Un bon garçon, M. Albéric ; il m’a emprunté plus d’une fois une pièce de cent sous, mais il me la rend toujours avec un petit cadeau. Sans son cousin, je ne sais pas ce qu’elle serait devenue le jour de la mort de sa bonne-maman, la pauvre Mlle Sylvaine ; mais M. Albéric répétait : « Tu as un frère, Sylvaine, et qui t’aime bien. » Alors elle l’embrassait en pleurant, et il la consolait, la pauvre.

— La vie en a, des misères !

— Tais-toi, Barrey, on sait ça. Et quel est ce gros monsieur que j’ai vu passer l’autre jour avec votre demoiselle ?

— C’est M. Gardonne, l’autre gendre de Madame, le père de M. Albéric. Mademoiselle l’aime beaucoup ; elle croyait qu’elle irait vivre chez lui. M. Albéric le lui disait, et puis, comme je vous le racontais, il paraît que l’oncle anglais a écrit ; et comme il est très riche et qu’il n’a pas d’enfant, le conseil de famille a décidé que Mademoiselle irait chez lui comme il le demandait. Il paraît qu’il a épousé une veuve qui a des millions ; j’ai entendu Mme Gardonne — c’est la seconde femme du gendre de Madame — en causer avec son mari, parce que, quand il a vu que Mademoiselle pleurait tant à la pensée d’aller chez des parents qu’elle ne connaissait pas, M. Gardonne, qui est brave homme, disait : « Eh bien, si elle a trop de chagrin, il faut la ramener avec nous à Escalquens ; c’est moi qui suis son tuteur. » Alors Mme Gardonne lui reprochait de vouloir faire perdre à sa nièce un gros héritage. Au fond, je la crois jalouse, cette femme-là. Elle est avare d’abord, et méfiante ; je la déteste comme la peste. Depuis qu’elle est chez nous, on n’a pas une minute de tranquillité ; faut lui rendre compte de tout comme si je ne savais pas conduire un ménage aussi bien qu’elle.

— Bien sûr, madame Pauline. Comme ça, cette chère demoiselle s’en va ?

— Oui, à la fin du mois. Elle ne dit plus rien parce qu’elle est renfermée de sa nature comme pauvre Madame ; ce n’est pas comme sa maman qui ne savait pas garder un secret. En voilà une qui était vive et gaie ! Mademoiselle, quand elle a du chagrin, elle ne parle pas, même avec M. Albéric ; mais elle a le cœur gros. Si, au moins, j’avais pu aller avec elle, ça l’aurait consolée ; mais il paraît qu’il n’y a pas moyen : les Anglais ne veulent personne.

— Je me méfierais, dit Mme Barrey.

— C’est ce que j’ai dit à M. Gardonne, mais il m’a appelée vieille folle.

— Voyez-vous ça ? Et Mademoiselle ?

— Mademoiselle m’a dit : « Pauline, je vous remercie, et quand je serai majeure je reviendrai en France, et, si vous voulez, nous irons vivre à la campagne. » Je lui ai promis, pour lui donner du courage ; mais je sais bien qu’ils ne la laisseront pas revenir ; ils la marieront dans leur vilain pays, puisqu’ils veulent lui donner de l’argent. Ah ! elle en aura vu des changements, la pauvre petite ! D’abord, quand son papa est mort dans un pays dont je ne me rappelle plus le nom, mais on vivait comme des princes… Elle est revenue à Paris avec sa maman : il n’y avait plus beaucoup d’argent ; malgré tout, c’était gai chez Mme Charmoy, toujours du monde, toujours des amis… et puis, cette pauvre femme partie, il a fallu venir à Auteuil chez sa bonne-maman. Ce n’était pas réjouissant, bien sûr, pour une jeunesse. Je disais quelquefois à Madame que c’était triste pour la petite… C’est vrai que Mlle Sylvaine est sérieuse ; jamais elle n’a dit qu’elle s’ennuyait. Elle aimait tant sa jolie petite chambre avec une belle vue ; elle l’avait si bien arrangée. Depuis que son départ est décidé, il faut la voir emballer toutes ses affaires, ça fend le cœur ; elle a l’air d’enterrer des personnes, tant ça lui fait de peine. Elle a dit qu’elle ne voulait rien emporter ; qu’on mettrait tout au garde-meuble, parce que M. Albéric, qui a vu son chagrin, a empêché qu’on vende rien, comme Mme Gardonne voulait ; il a eu une discussion là-dessus avec sa belle-mère.