— Montez-vous à bicyclette ?
— Oh ! non.
— Il faudra apprendre. Nelly Holt et moi, nous faisons de charmantes promenades. Je n’ai pas les moyens d’avoir un cheval, car nous sommes pauvres, vous savez ; Nelly aussi. Vous viendrez avec nous, ma chère petite cousine, conclut gentiment Kathleen ; je vous trouve une figure très triste, je veux changer cela. Il ne faut pas être sentimentale ; voyez maman, elle est terriblement sentimentale, aussi elle est toujours malheureuse.
Sylvaine ne fut pas absolument persuadée, mais subit entièrement le charme de Mme Caulfield et celui de Kathleen, qu’elle quitta à regret, avec l’assurance de les voir bientôt, et Mme Gascoyne, enchantée que l’entrevue se fût si bien passée, la reconduisit triomphalement à la porte de la maison de Portman-Square. L’aspect en était vraiment tout à fait élégant, et Mme Gascoyne regarda avec d’autant plus de complaisance sa jeune parente qu’elle se plut à la considérer comme l’héritière de Mme Hurstmonceaux. C’était indubitablement une terrible femme ; mais, envisagée en bienfaitrice probable de Sylvaine, elle prenait un autre caractère, moins effrayant.
Sylvaine ne se doutait guère des réflexions de Mme Gascoyne, et, le cœur lourd, montait l’escalier. Elle avait été arrachée pour jamais à sa sécurité trompeuse ; brusquement, le rideau qui lui cachait les réalités brutales de la vie avait été tiré, et elle en demeurait atterrée. Heureusement que pour les âmes vraiment innocentes, et celle de Sylvaine l’était à un degré rare, l’image du péché ne se précise pas. Elle lisait les mots de « fornication », « d’adultère », sans que ces mots fissent naître dans son esprit autre chose qu’une idée vague qu’elle repoussait ; mais en même temps le mystère même qui entourait le péché le rendait redoutable. La pensée que Mme Hurstmonceaux, que lady Longarey étaient des femmes coupables dont la vie cachait des hontes, lui fut horriblement pénible. Un dégoût réel la saisit : elle comprit bien que ni M. Rakewood, ni Mme Gascoyne, n’avaient parlé avec légèreté, et qu’il ne s’agissait pas de médisances, mais de faits indiscutables. La première résolution qui se présenta à son esprit fut d’écrire à son tuteur ; elle lui proposerait d’aller dans un couvent ; là, elle ne gênerait personne. Puis, elle songea à son oncle… à l’impossibilité de l’abandonner… seul… malade… et surtout il l’aimait ; elle aussi sentait maintenant qu’elle l’aimait… Non, elle ne pouvait pas déserter.
XV
Un chaud matin de juillet, Mme Delaroute fut tout étonnée de voir Albéric Gardonne à sa porte. Elle avait répondu elle-même comme d’habitude au coup de sonnette, se demandant quel pouvait bien être le visiteur inattendu. Sa surprise fut complète ; elle était en petite tenue de maison, c’est-à-dire en jupe courte et camisole blanche, ayant trimé dans son ménage depuis la première heure, et profitant de l’absence de la plupart de ses élèves pour mettre tout en ordre chez elle. Confuse d’être surprise ainsi, avec un geste de défense, les deux mains en avant pour excuser son costume, elle s’exclama d’une voix gaie :
— Monsieur Albéric ! Quel bon vent vous amène ? Car je vois à votre figure que vous ne venez rien m’annoncer de fâcheux.
— Rien du tout ; j’avais besoin de vous ouvrir mon cœur, ma chère madame Delaroute.
— Parfaitement. Mais, mon petit, est-ce que vos confidences peuvent attendre cinq minutes ? J’aimerais bien aller me passer une robe, et surtout me laver les mains.