MADELEINE. — C’est une habitude de sauvages ; les Japonais sont bien plus gentils : on se frotte les genoux en se regardant de loin.
SUZANNE. — Une bonne poignée de main, ça suffit ; dans les livres, les gens qui s’embrassent ont toujours l’air de se préparer des torticolis ; en voilà un plaisir d’être défrisée et chiffonnée ! Moi, ma devise sera : Pas d’expansion !
MADELEINE. — La mienne aussi. J’ai remarqué, à Azou, quand madame de Vallat va à la pêche avec mon oncle Raoul, elle en revient toujours avec la figure marbrée ; c’est qu’elle s’est laissée embrasser, et comme il a une barbe qui griffe, elle ne s’embellit pas ! — Rien ne gâte le teint comme toutes ces bêtises-là. — Ah ! maman pourrait bien me laisser lire le livre à Bourget.
SUZANNE. — Moi, c’est Maupassant que j’ai envie de lire.
MADELEINE. — Lardinois m’a raconté l’histoire de son dernier roman, avec convenance, bien entendu, et des conseils de morale. Elle a des périphrases, cette chère Lardinois ; je la mets à l’aise en l’assurant qu’à table j’en entends bien d’autres, et dans les sacristies, et aux jours ; vrai, on devrait nous fourrer du coton dans les oreilles. Je me demande, là, si vraiment, la main sur la conscience, les jeunes filles ont été les idiotes de convention qu’on offre à notre admiration. On parlait donc par signes dans ce temps-là, ou on les faisait vivre à la cave !
SUZANNE. — C’est ça que je trouve immoral de jouer à cache-cache avec des malheureuses ; il faut au moins savoir de quoi il retourne. Si elles étaient aussi dindes qu’on veut nous le faire croire, je trouve que c’était une coquinerie de la part des parents.
MADELEINE. — Elles n’étaient pas plus dindes que nous, c’était de la frime : la frime prend toujours avec les hommes, c’est comme d’épouser sa première passion. C’est pas moi qui dirai ça. J’ai déjà eu au moins une demi-douzaine de toquades, et mon mari pourra bien le savoir, je trouve que ce sera plus flatteur pour lui.
ÉTIENNETTE. — Est-ce qu’il y aura des épouseurs à Azou ?
MADELEINE. — C’est probable ; c’est la rage de grand’mère de les faire trotter devant nous ; il y en a qui sont d’un drôle. Je crois, cette année, que nous aurons d’Étampes pour Suzanne. N’est-ce pas, Suz…?
SUZANNE. — C’est possible, il n’est pas plus mal qu’un autre ; je lui raconte mes petits défauts, et il adore ça.