— Non, madame.
— Tu vois ! ni lui ni les autres ; sans cela, ils ne m’aimeraient pas tant, c’est ce qui fait le succès ! Tous m’adorent, parce qu’ils espèrent au fond du cœur être l’heureux un jour ou l’autre. Toi, ma pauvre Lolo, qui t’es consacrée au rôle charmant d’épouse dévouée, ton mari te trompe, et il te défend de le tromper. Voilà la situation exacte, n’est-il pas vrai ?
— Mais je ne veux pas le tromper !
— Tu as bien tort si cela peut te distraire ; tu es une tendre, tu ne seras contente qu’après avoir eu ton petit roman, aie-le donc !
— Mais oui, madame, ayez-le, il n’y a que l’amour, dit Monteux avec conviction.
— Pourtant, répond faiblement madame Baugé ; toi, Roseline, tu n’as pas de roman.
— Moi, ma chère, d’abord j’ai Armand, il me suffit ; j’ai mis de l’imprévu dans nos relations, cela modifie les choses ; je lui suis fidèle, le pauvre garçon, parce que ça me convient mieux, et que la vie avec une intrigue me fait l’effet d’un tiroir mal rangé ; mais je te prie de croire que ce n’est pas par principe. Monteux et moi sommes convenus qu’il n’y en a pas, n’est-ce pas, Divin ?
— Vous comprenez tout, idéale madame.
— Je comprends beaucoup de choses, certainement ; et il y en a une qui m’est apparue claire comme le jour, il y a longtemps, c’est que les pauvres femmes vertueuses, douces et soumises sont horriblement malheureuses en ce monde. Voyons, Lolo, qu’est-ce qui se passe autour de nous : voilà ma pauvre tante et maman, ce sont de braves femmes, tu me l’accorderas ; eh bien, en ont-elles eu une vie ? Ton père a ruiné ta mère, vous a ruinés tous ; maman dans un autre genre en a vu de toutes les couleurs, ça leur a servi à grand’chose, leurs vertus cardinales !… Quand j’avais quinze ans, et que j’entendais papa crier, je me promettais, le jour où j’aurais un mari, de crier plus fort que lui, je me suis tenue parole. Toi, tu as fait le contraire, et aujourd’hui tu commences une petite existence charmante ; si tu ne résistes pas, tu es perdue.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?