— Non, mais il parle toujours de tuer les femmes qui ont des amants.

— Pauvre cher ! c’est exquis. Si on tuait en même temps les amants de ces personnes tu aurais la chance d’être veuve sous peu ! Quand on pense qu’il y a encore des créatures assez naïves pour gober ces histoires-là ! Mais, malheureuse bête, tu n’as donc pas compris que ce sont tes qualités qui ennuient ton mari et le rendent désagréable pour toi ? Ma parole, l’entendement des femmes est obscurci par une grâce d’état ! Pour qui les hommes font-ils des folies, volent-ils, tuent-ils, dans le temps passé et dans le temps présent ? Est-ce que ça n’a pas toujours été pour des coquines ? Ce n’est pas une vie d’être ton mari : Léon est presque dans son droit de courir ailleurs !

— Comment, ce n’est pas une vie d’être mon mari ! Mais depuis que je suis mariée, je passe mon temps à essayer de lui être agréable : je ne me laisse pas faire la cour, je m’occupe de mes enfants, je suis très bien pour mes beaux-parents !

Et une certaine fierté perçait dans la voix de madame Baugé en faisant cette énumération de ses propres vertus.

Roseline de Vaubonne avait levé la tête, et un froid sourire errait sur ses lèvres. Elle quitta son métier, se jeta sur le divan, et, laissant d’un geste gracieux tomber ses mains blanches et molles :

— Vrai ! tu t’imagines que ces choses-là plaisent. D’abord, ma petite, pourquoi as-tu trois enfants ? Pourquoi sont-ils toujours pendus autour de toi ? C’est très mauvais genre, tu sais ; toutes ces demoiselles s’offrent un mioche maintenant : tu n’as qu’à les voir au Bois. Quand on a eu la faiblesse d’avoir trois enfants, on évite de le rappeler continuellement. Il est évident que tout est dit entre toi et Léon. Tu ne peux plus l’intéresser ; il faut se faire désirer, ma chère. Ne fais pas ta tête de perruche effarouchée. Et tes beaux-parents ?… Les miens, je ne sais pas s’ils m’adorent, mais ils sont charmants pour moi. Les premiers temps, je ne dînais pas chez eux sans me faire donner deux louis par Armand : c’était mon taux pour aller m’assommer. Maintenant, j’y vais à l’œil, mais rarement. Aussi, ce qu’il est content, ces jours-là ! Trop de joies, vois-tu, ça donne une indigestion : ton mari en a une de toutes tes qualités. Si quelqu’un ne te prend pas en main, nous marchons à une catastrophe. Trouves-tu ta vie telle quelle amusante ?

— Mais je te dis que je suis exaspérée ?

— Très bien, veux-tu que ton mari t’ordonne de te laisser faire la cour, de t’occuper un peu moins de tes gosses, de t’ennuyer plus rarement avec la respectable douairière ?

— Jamais Léon ne me dira rien de tout cela.

— Tu le crois, mais moi je suis sûre du contraire ; as-tu confiance en moi ? es-tu sûre de n’être jamais jalouse, si je travaille à faire ton bonheur ? car tu me fais pitié, tu es comme les enfants qu’on emmaillotait et qui ne pouvaient remuer ni bras ni jambe.