— Mesdames, d’abord je baise vos pieds ; vous savez ce dont il s’agit et la noble et charmante entreprise que nous avons en vue ; mais comme rien ne dure sans ordre, et que vous autres femmes êtes sujettes à la rébellion, je viens vous faire une dernière proposition : tous, nous nous réduirons volontairement à l’obéissance, qui est une exquise chose, sachez-le ; une de vous, tour à tour, commandera et sera souveraine de tous nos plaisirs ; la royauté de chacune durera un mois, et, si vous le voulez, je propose aux suffrages de vos seigneuries, pour première reine, notre chère Roseline.

Ainsi fut décidé à l’unanimité, et la royauté de Roseline commença de cette heure.

IV
FIN D’ANNÉE

Le 31 décembre. Elles sont réunies chez Luce de Juvisy ; c’est là qu’elles sont venues, sur l’ordre de Roseline, attendre la disparition de ce qui a été et se pénétrer de la troublante pensée qu’une chose inconnue, et qui peut être délicieuse, fade ou terrible, est entrée dans le temps.

Le hall a toute l’élévation de l’hôtel ; il est dominé, à la hauteur du premier étage, par un grand orgue d’église, avec ses tuyaux inégaux comme les plumes des ailes d’ange. Une galerie fait pourtour, des grappes de verre rose jettent partout le transparent éclat de la lumière électrique : c’est l’irréelle clarté des palais de fées situés au fond des mers.

Les sièges bas, les grandes plantes à feuillage altier, auxquelles se mêlent les branches fantastiques d’orchidées aux nuances de pierreries, forment des recoins voluptueux. La vaste pièce est comme divisée par quelques marches encadrées d’une balustrade derrière laquelle part l’escalier ; il a ce mystérieux appel des choses inertes et silencieuses qui invitent et semblent promettre que l’inconnu attend au delà ! A mi-étage, une troublante Psyché, dans sa pâle blancheur, guette, sa lampe à la main, le réveil d’Éros.

Les larges baies du rez-de-chaussée, drapées d’étoffes magnifiques aux nuances tendres, entr’ouvrent la vision d’autres pièces, remplies à profusion d’objets rares et précieux ; partout la marque des derniers raffinements du goût d’une créature artiste, capricieuse et dépensière. Dans la galerie, dissimulés derrière des paravents chinois, sont des musiciens, et la divine voix des sons court, monte, plane et s’abaisse, tantôt joyeuse, tantôt triomphante, tantôt pâmée et mourante.

Juvisy est à son cercle, Armand de Vaubonne chez ses parents ; il n’a pu admettre de se soustraire à un usage qu’il a toujours connu. Quant à Roseline, elle a déclaré sa ferme volonté de n’en faire qu’à son bon plaisir, et force a été à son mari d’en demeurer d’accord.

A terre, étendue sur l’épais tapis, le coude appuyé sur un coussin posé sur une marche, la belle Paule d’Haspre, parée comme une idole, écoute Monteux, assis à ses pieds. Il lui dit sur sa beauté des choses alambiquées et obscures qu’elle trouve exquises ; devant le grand piano ouvert est madame de Juvisy, et quand la musique se tait là-haut, ses mains frappent les touches blanches et sa voix profonde et douce s’élève claire comme une flamme. Les autres sont dispersés.

Pendant une pause, Roseline, une couronne fleurie sur la tête, symbole de sa royauté, s’avance au milieu de la pièce et dit :