— Voici qu’est venue, dit Didier, l’heure de conjurer les sept causes mystérieuses, de nous rendre favorables les sept planètes ; nous allons offrir les parfums propitiatoires, et obtenir que les esprits ne nous troublent point, et qu’ils éloignent de nous toutes choses basses et triviales ; nous ne voulons de l’amour que ce qui est exquis et élevé, nous répudions toutes les grossièretés… Gnômes qui êtes dans l’air, sylphes qui soufflez la mélancolie, salamandres qui inspirez la colère, ondines qui êtes le caprice, que votre influence nous soit douce et bonne…
» Que ces êtres lunaires, charmants et rares, comprennent la vraie joie et la vraie science, et qu’aucune influence néfaste ne les atteigne ; qu’elles soient belles, amoureuses, chastes et victorieuses de toutes les folies ; qu’elles portent la chrysalide préservatrice et le diamant vainqueur des maladies et des sorts… que mon incantation soit efficace !
Elles l’écoutent, blotties les unes contre les autres, exquises à regarder. Le Divin s’avance lentement et à son tour :
— Qu’elles aiment les doux parlers et les tendres pensers, que leurs entretiens soient des choses d’amour, que les sortilèges les changent en oiseaux afin qu’elles puissent s’élever et voler, que leurs jours soient légers comme la fumée, embaumés comme l’ambre, brillants comme les sept couleurs du prisme, harmonieux comme les sept notes mères de tous les sons… Parfums d’amour, d’espérance et de joie, brûlez pour elles…
Et sur cette parole s’élevèrent plus lourdes les fumées odorantes… elles ont vu venir l’année nouvelle.
V
LES SCRUPULES DE LOLO
Il est venu à Lolo des scrupules, et quelque inquiétude sur la direction de sa vie ; elle s’ennuyait quand son mari la tenait de court et l’empêchait de voir celui-ci et celui-là ; maintenant que, par une transformation mystérieuse, il la laisse agir à son gré, elle est légèrement embarrassée de sa personne, et n’est pas tout à fait convaincue que cette bonne humeur indifférente soit encore son rêve. Elle ne s’amuse qu’avec une demi-conviction, malgré les encouragements et les conseils que Didier ne cesse de lui prodiguer, à l’approbation évidente de Baugé, qui trouve sa femme embellie ; elle l’est effectivement, comme cela arrive à toutes, lorsqu’on leur dit souvent qu’elles sont jolies.
La dernière idée de Didier a été d’offrir chez lui un souper-surprise que Lolo, proclamée reine, présiderait, et il lui a très sérieusement proposé, comme la chose la plus simple du monde, de venir préalablement donner l’œil aux préparatifs ; il a demandé cela sans mystère et sans avoir l’air de soupçonner qu’il y eût là quoi que ce soit d’extraordinaire. Lolo n’avait pas osé dire non, mais avait faiblement espéré qu’un obstacle se présenterait au dernier moment. Certes, Didier était gentil, très gentil, il l’amusait beaucoup ; mais la perspective de s’en aller sans protection dans un appartement de garçon la suffoquait un peu. Pourtant, très évidemment, il n’y avait pas à cette démarche le moindre danger. Roseline allait parfois rendre visite au Divin le matin, et ne s’en cachait pas ; de très belles dames s’étaient vantées devant Lolo de la familiarité qui les autorisait à aller surprendre un romancier à la mode dans la solitude de son travail ; mais Lolo était en retard, elle ne possédait pas encore cette liberté d’esprit qui sert de bouclier à des personnes plus intrépides, elle avait tout bêtement peur.
Madame Baugé, la mère, suivait avec beaucoup de sollicitude les mouvements de sa belle-fille et s’y intéressait prodigieusement ; c’était une personne qui s’était ennuyée toute sa vie, le regrettait amèrement, et regardait avec envie la génération qui avait le courage de se soustraire aux servitudes qu’elle avait acceptées avec la plus complète répugnance, mais c’était à une époque où, dans certains milieux, il n’y avait pas à barguigner avec les convenances, et où l’on se serait voilé la face avec horreur à la moindre apparence de légèreté. Le jeune Baugé avait, heureusement pour lui, été élevé plus librement que ses vénérables ascendants, et, bien pourvu d’écus, avait complété son émancipation en se mariant dans un monde moins rigoureux que celui des notaires. Toute la parenté un peu tumultueuse de sa belle-fille avait paru charmante à madame Baugé, et ce n’avait pas été sans un certain désappointement qu’elle avait vu Lolo s’effacer dans le rôle de petite maman bourgeoise ; elle avait attendu mieux, et la correction de ce ménage désolait ses instincts d’élégance ; aussi le léger vol que Lolo semblait prendre était-il pour la satisfaire, et elle se flattait d’arriver enfin à être connue comme la belle-mère de « l’élégante madame Baugé » ; de plus, elle espérait que cela contrarierait M. Baugé le père ; il l’assommait depuis trente-quatre ans et différait invariablement d’opinion avec elle sur tous les sujets. Aussi, consultée par Lolo sur l’opportunité de faire les honneurs chez un célibataire, elle avait avec candeur, assuré que, vu l’approbation conjugale, et étant donné le sérieux de sa belle-fille, elle ne voyait à cette fantaisie qu’un caractère tout à fait inoffensif. Au moment même où, assise à contre-jour dans le petit salon de Lolo, elle prononçait avec autorité cette sentence, l’entrée de Paul d’Haspre était venue apporter un fort appoint à ses théories émancipatrices.
Madame Baugé, la mère, en commun avec beaucoup d’autres, considère madame d’Haspre comme la femme la plus jolie et la mieux habillée de Paris ; le fait qu’une personne dont on parle quotidiennement soit intime avec sa belle-fille la charme à l’égal d’une faveur personnelle, et Paule, qui a conscience d’être admirée, et qu’un suffrage féminin aussi évident et aussi sincère flatte toujours, a pour madame Baugé un de ses plus jolis sourires ; avec ses grâces d’oiseau de paradis, dans l’envolement du parfum qui flotte autour d’elle, elle prend place, et présente à la flamme le fin bout de ses souliers vernis.