— Oui, naturellement, on les épouse toujours pour quelque chose ; moi, je vous dirai honnêtement que le principal charme de M. d’Haspre à mes yeux était de passer pour l’amant de la princesse de Marcenay et d’être mince et bien habillé ; or, il n’est plus l’amant de la princesse, il n’est plus mince et il est devenu chauve ! Il n’existe donc aujourd’hui absolument aucune raison pour qu’il m’intéresse, et dame ! s’il n’y avait que lui dans le monde, la vie me paraîtrait sèche ; car il m’est impossible d’exister sans qu’on me fasse la cour, et je trouve que cela ne nuit à personne ; mon mari a ses chevaux, moi j’ai mes amoureux, il faut bien passer son temps.
— C’est de la philosophie, elle est indispensable dans l’existence, dit madame Baugé, charmée de cet aphorisme qu’elle considère comme particulièrement approprié à la circonstance.
— Oui, madame, c’est de la philosophie en effet, et c’est ce qu’il faut enseigner à Lolo, qui jusqu’ici en a fort peu. Je suis sûre qu’elle aurait des dispositions à être jalouse de son mari.
— Je suis persuadée qu’il ne lui donne aucune raison pour cela !
— Et quand il lui en donnerait, madame, je vous demande un peu à quoi pourrait servir qu’elle s’en fasse le moindre tourment ? est-ce que ça vaut la peine ? Quant à moi, j’aurais très bien épousé un mahométan, cela ne m’aurait gênée en rien. Vous voyez si je suis facile à vivre !
— J’en suis très persuadée, madame, et M. d’Haspre aurait bien mauvais goût, s’il n’était pas amoureux d’une aussi charmante femme.
— Amoureux de moi ? mais j’en serai désolée ! Un monsieur que je ne pourrais pas envoyer promener, à qui il prendrait périodiquement le désir de m’avaler toute crue sans que je puisse m’y opposer ! mais ce serait une catastrophe ! Mon premier soin en me mariant a été de me rendre très désagréable ; comme cela on se connaît tout de suite, et on peut faire vie qui dure ; mais des violences et des adorations à domicile, c’est ce qui m’a toujours paru affreux. Ma petite Lolo, est-ce que je vous scandalise ?
— Non, chère amie, mais vous m’étonnez un peu.
— C’est que vous n’avez pas réfléchi du tout, ma bien chère, vous avez cru comme on croit au petit Poucet, à tout ce qu’on vous a raconté sur le devoir, tandis que moi je me suis dit : Examinons un peu ce qu’il y a de vrai là dedans, et j’ai trouvé qu’il y avait fort peu de chose ; je me suis arrangée sur cette découverte et je m’en félicite.
— Tout dépend des caractères, conclut madame Baugé en regardant avec admiration une femme qui sait jouir aussi parfaitement du bonheur d’être jeune et belle, qui ne craint personne et ne relève que d’elle-même.