— C’est plus qu’il n’en faut ; ainsi, pourquoi n’êtes-vous pas venue ici toute seule, simplement, sans arrière-pensée ? A quoi pouvait avancer la présence de Roseline ? Qu’est-ce qui vous faisait donc peur ?
— Rien !
— Si, évidemment, vous redoutiez une déclaration, car je ne pense pas que vous ayez imaginé que j’allais vous brutaliser ? Or, une femme raisonnable sait et se dit qu’on n’empêche pas ces choses-là quand elles doivent arriver, et qu’au fond il n’y a rien de plus dangereux que les précautions… Tenez, donnez-moi votre jolie main (très doucement il enleva le gant de Saxe lâche). Vous me jugez donc un animal bien grossier pour croire que je ne puis baiser ces chers doigts sans être inconvenant. C’est que vous ne connaissez de l’amour que ce que Baugé vous en a enseigné… Un mari est nécessaire dans l’ordre social, mais ce n’est jamais lui qui vous apprendra la vie ; elle réserve des choses plus agréables que les expansions conjugales ! Il est vrai que les hommes, pour la plupart, sont devenus des animaux si immondes qu’il n’y a plus de place pour la galanterie, et c’est une chose délicieuse cependant : c’est respirer le parfum exquis d’une fleur sans la froisser ni la flétrir ; ainsi je vais prendre un plaisir infini à cette illusion d’un jour que vous êtes maîtresse chez moi ; et vous, pourquoi cela vous déplairait-il ?
— Mais cela ne me déplaît pas ; seulement, je suis sotte.
— Pas du tout ; voyez comme vous êtes gentille en ce moment : vous m’écoutez, vous laissez votre main dans la mienne, vous ne croyez pas pour cela qu’il va arriver quelque chose d’abominable et qu’il faille appeler madame de Vaubonne.
— Je serais trop ridicule d’y avoir scrupule, car mon mari m’a déclaré n’être pas jaloux.
— Je parie que vous en avez presque regret ? Mais, chère petite créature, serait-il possible que vous ayez trouvé tout naturel de n’être jolie et douce que pour un monsieur comme Baugé ? Est-ce que vous croyez qu’il est permis de s’ennuyer toute la vie, et que ces pauvres brèves années de notre jeunesse doivent être sans plaisir ? Apprenez donc à vous aimer un peu vous-même. Voyez votre amie Paule : rien ne l’intéresse sous la face du ciel qu’elle-même, et c’est ce qui la rend si belle ; elle veut toujours et à tout prix ce qui lui est agréable ! Mais vous, savez-vous seulement ce qui vous est agréable ?
Lolo rougit d’abord, et puis dit :
— Oui, je le sais, il m’est agréable d’être ici.
— Est-ce d’être ici ou de m’avoir près de vous ?…