Très inconsciente des honnêtes pensées de son mari, Lolo, à l’heure du déjeuner, entre dans la salle à manger, portant sur son dos l’aîné de ses garçons dont les talons battent l’élégant peignoir de crépon jaune ; en s’asseyant, elle jette l’enfant à terre, l’embrasse gaîment, et donne à son mari, qu’elle voit pour la première fois, sa jolie main qu’il baise avec une galanterie inusitée ; sa bonne humeur s’étend même aux enfants, et il lance à chacun une mandarine dont la vue provoque un brouhaha, aussitôt réprimé par le murmure autoritaire de Miss, qui préside à la petite table, où mangent maintenant les jeunes Baugé, leur père ayant déclaré qu’il était fatigué de voir les enfants se mettre du jaune d’œuf au menton. Pendant tout le déjeuner, Baugé déploie une éloquence entraînante et raconte deux ou trois histoires assez raides qui font rire Lolo, ce dont il paraît charmé ; dès que la marmaille a disparu, il dit à sa femme avec un regard insinuant :
— Ma petite Lolo, j’ai bien envie de te mener faire la grande fête.
— Moi ?
— Oui, toi ; est-ce que tu te figures que je ne saurai pas t’amuser.
— Je n’ai pas d’idées là-dessus.
— Mais je veux t’en donner.
— A propos de quoi ?
— A propos de rien, à propos que je suis amoureux de toi.
— C’est joliment drôle, par exemple.
— Mais je ne trouve pas, tu es assez gentille pour cela, il ne manque pas de gens pour être de cet avis.