Didier et le Divin, qu’elle appelle à juger du fruit de ses méditations, trouvent toujours quelque chose de nouveau à suggérer ; ils lui font tour à tour essayer l’air triste, inspiré, langoureux, et, la séance finie, ils veulent mieux encore…
Quant à Jean Mousse, « son peintre », qui est admis en tiers à ces conciliabules, il est de son côté lent à voir se préciser son rêve !… Et il se prend la tête en regardant madame d’Haspre d’un air éperdu. Jean Mousse n’est pas illustre, mais il est célèbre, ce qui suffit ; il a peint les plus rares névrosées : lui-même a l’air fatal et triste, et il donne à tous ses modèles l’illusion exquise de se mourir pour elles du mal d’amour ; il ne peut commencer à travailler que lorsqu’il est entièrement possédé de son sujet, et parfois l’initiation est longue, mais la belle Paule, qui aime qu’on ait une juste appréciation de ses charmes, se prête de bonne volonté à cette mise à point du rayon visuel de son peintre ; depuis deux mois il est admis à toutes les heures et il est convenu qu’il est là comme n’y étant pas ; c’est ce qu’il appelle faire sa palette ; et elle lit, écrit ou s’attife sans se soucier de sa présence.
Un clair matin de février, se sentant en forme, Jean Mousse, ses crayons dans la poche de son veston bien coupé, une cravate mourante autour du cou, tout parfumé à la citronnelle qui est son essence évocatrice, arrive chez madame d’Haspre. Déjà dix fois, en route, il a du pouce tracé dans l’air la silhouette élégante qu’il veut fixer en des lignes harmonieuses. Quelques minutes seulement d’attente, pendant lesquelles il s’exalte au contact des choses qui sont imprégnées d’elle, et on le fait monter dans le sanctuaire des privilégiés ! C’est la pièce claire, pleine de blancheurs et de reflets de vermeil, qui est consacrée au culte spécial de la personne de la belle Paule ; assise au milieu, dans un fauteuil bas placé sur la fourrure blanche et sourde, les cheveux épars, elle fait face à ses grands miroirs, son corps fuselé est enveloppé d’une large robe de soie blanche à manches vastes et lâches ; elle est immobile, et seul son petit pied chaussé d’une mule d’or s’agite comme un oiseau emprisonné. A la vue de Mousse, elle fait un signe de silence, et, docile, sans la saluer autrement, il se place dans un angle d’où il peut la regarder à l’aise.
Une femme de chambre pâle, aux pommettes saillantes, aux yeux lavés, est occupée à brosser doucement les beaux cheveux parfumés et volants, et tout en brossant elle récite d’une voix gutturale des vers allemands…
Madame d’Haspre, le regard voilé, son visage froid éclairé par une sorte de lumière intérieure, écoute avec attention ; un de ses doigts délicats pose sur sa bouche humide qui s’entr’ouvre de temps en temps pour répéter un mot qu’elle dit avec une longue respiration… Vue ainsi, elle est exquise et d’une saveur unique, et le pauvre Mousse se compare mentalement aux anachorètes les plus éprouvés… Au bout d’un quart d’heure (l’œil fané de la camériste a plusieurs fois consulté le cadran posé sur la glace), le récit cesse brusquement, la brosse s’arrête, les cheveux ont un dernier envolement ; et, se mouvant enfin, la belle Paule autorise du regard Mousse à s’approcher d’elle, et lui tend languissamment une main à baiser :
— J’ai la migraine, ce matin, mon cher ; et lorsque j’ai la migraine, il n’y a que d’entendre Tristan et Yseult qui me fasse du bien.
Cette communication inattendue stupéfie le peintre qui répète :
— Tristan et Yseult !
— Oui, certainement. Charlotte le sait tout entier par cœur… Elle est fanatique de Wagner et elle n’est entrée chez moi qu’à la condition d’être menée à Bayreuth… Pourquoi êtes-vous si étonné ? vous êtes un Philistin, alors, vous !
— Ah ! mais non, par exemple ! ah ! mais non ! car je vous conjure de faire recommencer mademoiselle Charlotte. Ce que vous étiez belle tout à l’heure ! ah ! vous allez m’inspirer un chef-d’œuvre. Dites-lui de recommencer tout de suite, reprenez votre visage attentif.