Tu es parti, mon amour, tes pas se sont éloignés à regret, mais enfin tu m'as laissée ; tu es allé vers la vie et l'action, et moi je suis là… Elles sont évanouies pour toujours, ces heures que tu as rendues si précieuses à mon cœur ; elles ont été et elles ne seront plus. Je regarde dans le vide, surprise de ne plus rencontrer devant mes yeux cette forme et ce visage bien-aimés, cet être vivant et mystérieux, qui est toi, toi et nul autre… Comment à ce souverain et véhément besoin de s'unir l'absence peut-elle succéder? Comment deux êtres qui n'avaient qu'un cœur peuvent-ils vivre avec le monde entre eux? car c'est le monde qu'une distance! Aurai-je la force de résister au désir qui me presse, et demain n'irai-je pas te rejoindre? Je le puis ; nulle volonté extérieure ne m'en empêche, tu le souhaites, et cependant une voix secrète me dit que le salut de mon amour est dans le repos. Je veux avoir pour toi la douceur du crépuscule qui calme les agitations de l'âme, et lui fait oublier la fatigue et la chaleur du jour.
LVIII
Irène m'a écrit qu'elle t'a vu et qu'elle t'a parlé. Je m'y attendais, et pourtant j'en ai été saisie. Il m'a paru affreux que d'autres puissent te voir et te parler, lorsque moi je ne te vois pas et je ne t'entends pas. Au sein de mon isolement protecteur, je suis arrivée pendant tes absences à me figurer que tu es dans un monde inconnu, et j'aime mieux cela ainsi. La certitude de la réalité différente a fait naître dans mon cœur une angoisse indéfinissable ; le poids de la séparation m'a oppressée comme il n'avait jamais fait. Je t'ai cherché par la maison et les jardins. Je me disais : « Il est là, il va venir », et je t'appelais, et le moindre bruit me causait un sursaut ; la force de mon aspiration vers toi a fini par me donner l'illusion que tu étais près de moi, et que d'une façon cachée nos âmes avaient communiqué.
LIX
Un malaise inquiet m'étreint, je souffre, mais tu ne le sais point, et c'est tout ce que je veux. Je suis retournée au couvent de Sainte-Euphrasie en respirer un peu l'atmosphère assoupie. J'ai demandé à la sœur Marcella de me laisser marcher à son côté dans le cloître, sans me parler, sans m'interroger : son seul contact, la vue de sa silhouette paisible et toujours pareille me rassérènent mieux qu'aucune parole. Elle a consenti et s'est mise à dire son bréviaire en remuant doucement les lèvres. Elle lisait, comme elle accomplit toutes ses actions, avec une placidité sans hâte ; elle se meut dans la vie avec cette certitude et cette exactitude que les astres empruntent à d'infaillibles lois ; elle parcourt son orbite avec la même régularité, indifférente au lendemain, occupée seulement à remplir son mandat dans l'ordre éternel des choses. Sans doute, pour conserver intact et parfait un amour, il faudrait ne jamais se quitter une heure, une minute, vivre dans la contemplation permanente des mêmes objets, entendre les mêmes voix. C'est ce qu'elles font ici, et leur inlassable persévérance est le ressort de leur fidélité ; elles nourrissent et attisent sans cesse leur amour afin d'en garder la flamme vivante et forte. Je suis allée à la chapelle ; chaque jour, et plusieurs fois par jour, elles y répètent leur clameur éperdue pour ne point défaillir… Oh! que cela est beau, la fidélité que rien n'abat! Celle que je te garde ne pourra jamais fléchir ; comme la leur, elle me met hors des atteintes de la souffrance extérieure ; si l'univers entier m'abandonnait, je pourrais, comme elles, répéter le cri consolateur : « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui! » Et c'est assez.
LX
Souffrir est donc le cri qui se lève de la terre : voici encore qu'Irène m'appelle pour la soutenir dans de nouvelles épreuves. Je ne puis lui refuser le faible appui de ma présence. Je vais donc quitter le lieu de mon repos et, pour un temps, aller habiter le vieux palais abandonné ; puis, quand les jours trop lents se seront écoulés, je penserai à venir t'attendre. Déjà tu me parles de retour, déjà tu soulèves doucement la pierre du tombeau, et j'aperçois un premier rayon de jour : car, bien-aimé, comment te dirai-je jamais la lourdeur et le vide des heures depuis que tu m'as quittée, l'espèce de nuit qui enveloppe ma pensée, l'égarement de douleur qui me bouleverse pendant ces secondes affreuses où l'idée me vient que peut-être, à ce moment déjà, tu es perdu pour moi?… Pourtant je sais que tu ne l'es pas ; j'entends de loin battre ton cœur ; et je crois, puisque tu me le dis, que tu désires encore dormir sur le mien… Oh! viens donc!… l'ombre arrive, le jour décline… laisse-moi jouir encore de la lumière!
LXI
J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et, sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence ; les souvenirs du passé n'existent plus ; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le regard, ni la voix… Sans trêve j'entendais le grondement sourd du fleuve : cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une attraction indéfinissable ; j'imagine que des voix m'appellent. Je me suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors ; le ciel était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains) ; de l'autre côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai ; elles vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout cela était si triste, si angoissant!… Le fleuve lourd et bourbeux roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue certaine où ils se perdent.
L'influence des choses inertes, qui nous possèdent bien plus que nous ne les possédons, m'écrasait… Irène, dont la pensée pourtant me tenait éveillée, n'avait aucune forme distincte dans mon esprit. J'essayais de m'arracher à l'obsession déchirante de cette nuit, de retrouver les souvenirs d'autres nuits, nuits de félicité et d'amour… peu à peu ils remontaient, en foule, m'emportant loin de moi, loin de tout, pour me ramener dans tes bras.