LXII

Tu me reproches de trop te parler d'Irène ; mais, mon amour, devant ce pauvre cœur éperdu je m'oublie moi-même. Tous les jours elle me remercie de ma présence comme d'un secours inespéré, et j'ai la certitude que la violence qu'elle s'impose lui aurait fait perdre l'esprit, si au moins devant un être sur terre elle n'avait pu décharger le fardeau de sa pensée. Le drame qui se joue sous ses yeux, qui la touche de si près, et dont elle ignore les péripéties, qu'elle devine seulement, la jette dans un trouble qui l'affole. Maurice, qui avait toujours été doux pour elle, se montre maintenant dur et agressif ; il est certain qu'il doit y avoir entre lui et la Riva des scènes violentes ; il en sort en proie à une fureur jalouse qu'il ne sait dissimuler qu'en cherchant des prétextes à son irritation. Je devine qu'Irène déteste plus cette femme de le faire souffrir, qu'elle ne la haïssait de l'aimer. Si Maurice l'avait librement abandonnée, Irène en serait peut-être morte de joie, mais qu'il en soit abandonné, elle en ressent l'outrage. L'humiliation de Maurice est la sienne : lorsqu'il est sombre et triste, je vois bien qu'elle a envie de lui crier qu'elle est sa chose, sa créature, prête à pleurer de toutes ses douleurs. Mais lui, plus que jamais, la tient à l'écart, et moi je la conjure de ne rien hâter : si son heure doit enfin venir, — elle l'espère maintenant avec une véhémence qui m'effraie, — il faut l'attendre avec une longue patience… Du reste elle ne laisse voir aux indifférents que cette mine noblement fière qui arrête toutes les questions, tous les témoignages de pitié. Les habitudes anciennes ne sont point changées ; elle se rencontre avec la Riva comme elle l'a toujours fait, et Maurice y paraît aux heures accoutumées. La Riva, toute glorieuse de la nouvelle passion qu'elle inspire, plus belle et plus altière que jamais, semble défier le monde entier, et suscite en effet autour de sa personne un regain d'admiration et de désir.

LXIII

Irène est dévorée par un besoin continuel de s'agiter et de se fuir ; à tout instant, elle vient me prendre pour des promenades qui sont, en vérité, son seul repos. Hier nous avons été loin dans la campagne, suivant le cours du fleuve, sur lequel glissaient, comme un vol d'énormes papillons au corselet noir, aux ailes roses, des barques, voiles gonflées ; elles passaient, entraînées par le courant, dans la splendeur d'incendie du couchant qui éclairait la plaine molle et tendre. Irène suivait des yeux leur mouvement doux et silencieux. Elle m'a dit sans presque élever la voix :

— Hélas! Claudia, la barque de ma vie lutte trop durement contre le courant ; il me semble que je vais me briser bientôt, — où, comment, je n'en sais rien ; mais je ne pourrai soutenir longtemps la torture d'être le témoin inutile de la puissance de cette femme pour le faire souffrir… Et Gino… car enfin, c'est son fils, à lui!… elle le sait bien, elle, et il est toujours avec l'autre, maintenant!… A quoi bon vivre? je ne puis rien, rien pour eux, pour lui. Je voudrais être emportée dans le sillon de ces barques, vers la mer, pour m'y perdre, y disparaître…

Alors, j'ai résolu de l'arracher de force à tout ce qui la fait souffrir. Et je lui ai répondu :

— Mon Irène, il faut disparaître peut-être, mais pour revenir. Que fais-tu ici, en ce moment? Viens avec moi dans ma maison solitaire, tu y seras mieux, je te le promets…

Elle m'a regardée, de ce regard interrogateur si profond qui m'émeut comme des larmes ; elle semblait me supplier de ne pas lui demander de partir, mais ma tendresse pour elle m'a donné la force d'insister… Elle a compris enfin, elle m'a juré… demain nous ne serons plus ici.

LXIV

Nous avons laissé la ville derrière nous…