Elle avait pâli au coup de sonnette, puis, tristement, s'était remise à lire en attendant la visite qui lui arrivait. Elle se souleva légèrement quand la porte s'ouvrit, et crut s'évanouir en voyant sa fille et son gendre ; elle n'eut pas le temps d'articuler une parole, que Berthe était à ses genoux, lui embrassant la taille d'un mouvement passionné, et levant vers sa mère un visage d'adoration :

— Maman! mon ange de mère! il sait tout ; il te demande pardon à genoux, comme moi, comme ta malheureuse fille.

Le choc avait été trop fort. Mme d'Épone mit la main sur la tête de sa fille comme pour la bénir, puis se renversa lentement ; ses yeux se fermèrent, et si Raymond ne l'eût retenue, elle serait tombée à terre. Berthe, épouvantée, se penchait vers elle l'appelant avec des cris déchirants. Rollo, bouleversé, sonnait, demandait du secours, ouvrait les fenêtres, ahuri et terrifié. La femme de chambre, accourue à l'appel, s'occupait avec plus de calme de soigner Mme d'Épone, et, tout en le faisant, perça le cœur de Berthe en disant :

— Madame ne va pas bien depuis son retour de Normandie.

Il fallut longtemps pour lui faire reprendre ses sens ; elle revint à elle peu à peu et de ses lèvres tremblantes tombèrent aussitôt ces deux mots :

— Ma fille!

La jeune femme comprit :

— Maman, il m'aime toujours ; il me croit. Raymond ne pouvait parler ; il se demandait maintenant comment il avait pu accepter même l'évidence de ses yeux, et, en constatant les ravages qu'un chagrin secret avait accomplis sur le visage de Mme d'Épone, un véritable remords l'envahissait… Et en même temps il était si heureux, si heureux d'avoir le droit de lui baiser le front avec le tendre respect d'un fils et de lire dans ses yeux baignés de larmes la joie qui l'inondait. Leur émotion à tous trois était si forte que les paroles ne venaient pas. Berthe, couchée sur le cœur de sa mère, ne pouvait que pleurer, et Raymond, malgré ses virils efforts, retenait mal ses larmes. Il fut heureux que Mme de Gosselies, qu'on était allé chercher en hâte dans le premier moment d'alarme, arrivât. Elle vit promptement de quoi il retournait et ordonna d'une voix brève la fin des attendrissements.

— Voyons, ma petite, tu sais, il y en a assez : de ce train-là vous la tuerez, tout bonnement. Et toi, Valentine, je ne te dis rien ; mais je te retrouverai ; je te prie seulement d'avoir des égards pour moi et de penser qu'à mon âge ces émotions ne sont guère salutaires. Raymond et Berthe vont commencer par s'en aller, et, moi, je resterai pour te faire reprendre tes esprits.

Mme d'Épone ne protesta pas ; elle sentait que la mesure de ce qu'elle pouvait supporter était comble, et la violente douleur qu'elle ressentait au cœur l'en avertissait. Ses deux enfants lui baisèrent la main, et elle resta seule avec Mme de Gosselies.