Berthe rougit, heureuse, et cependant froissée de quelque façon mystérieuse ; mais elle eut comme un remords, et, s'approchant de son mari, elle lui mit doucement les mains sur les épaules et lui présenta son front ; il le baisa tendrement et lui caressa les cheveux d'un geste de protection si doux et si fier en même temps, qu'elle fut émue et se répéta dans son cœur qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Dans le contentement que lui donnait cette conviction, elle prit sa fillette sur ses genoux et se mit à chanter avec elle, car Sabine avait une petite voix juste dont elle aimait fort à faire usage.

La première partie de l'après-midi se passa en tendres enfantillages. Berthe, assurée de ne pas voir apparaître celui qui la troublait, était singulièrement douce et calme ; elle jouissait plus qu'elle ne l'avait encore fait de la présence de sa mère, et lui proposa une promenade en voiture dans la campagne.

— Ma chère maman, je vais te reposer un peu des charades et des tableaux vivants ; nous n'irons pas à Lamarie ; nous irons, si tu veux, jusqu'au bois de Bretoncelles.

Mme d'Épone accepta avec joie, et, la chaleur du jour passée, elles se mirent en route. Leur causerie fut pleine d'expansion. Mme d'Épone, par un habile retour sur elle-même, prenant Sabine comme point de départ, parla à sa fille, peut-être pour la première fois, de son père. En quelques mots brefs, elle fit un si saisissant tableau de l'abandon de sa jeunesse que Berthe, frappée, comme d'une chose nouvelle, de cette idée, ne put s'empêcher de lui prendre la main et de lui dire dans une tendre sympathie :

— Ma pauvre maman!

— Oui, ma fille, ta pauvre maman, assurément, car je l'aimais et j'ai bien souffert ; mais ton bonheur me console ; tu as, toi, un mari qui t'aime de toutes ses forces, dont tu es le culte : et notre Sabine, un père qui est fier d'elle ; toi, tu n'as pas eu que moi pour te chérir.

— Et cela a été assez, maman.

La jeune femme se reprocha d'avoir si peu pensé jusque-là aux tristesses de la vie de sa mère. Ne lui ayant jamais connu de chagrin immédiat, elle avait une sorte de tranquille conviction que sa mère était heureuse, et qu'elle avait par elle tout le bonheur suffisant ; elle comprit qu'elle s'était trompée, et elle eut, à partir de ce moment, comme un redoublement de tendresse dans l'âme. Elle fut presque tentée d'ouvrir son cœur à cette mère si tendre et de lui demander conseil ; mais comment dire cela? Non, cela passerait, et la vie redeviendrait ce qu'elle était auparavant. En parlant, elle alarmerait sa mère sans raison véritable, sans motif sérieux.

De fait, elle parvint à demeurer deux jours dans un état d'âme si paisible qu'elle acquit la certitude qu'avec une volonté efficace elle retrouverait la tranquillité de son cœur.

Dès que l'image de Vincent se présentait à ses yeux, elle la chassait résolument ; elle se promettait d'éviter les rencontres trop fréquentes et souhaitait ardemment la fin des répétitions ; elle eut une vague idée de se dire souffrante ; mais ce serait une lâcheté. Non, il valait mieux laisser les événements suivre la marche préparée et y être supérieure.