Ce qu'il y a de sublime dans l'amour maternel, c'est que le droit de souffrir dure autant que la vie ; une enfant vous quitte, fonde une nouvelle famille ; mais les douleurs et les fautes de cette enfant touchent toujours directement la mère. Mme d'Épone, qui, parfois, s'était dit, avec une lassitude tranquille de vivre, que sa tâche de mère était finie, sentait, cette nuit-là, que cette tâche commençait seulement. Jamais sa fille n'avait eu plus besoin d'elle ; c'était sa fille, la chair de sa chair ; mais c'était aussi celle de celui qui avait aimé l'amour plus que son devoir, plus que son honneur, plus que son enfant. Elle déchiffrait tout ce qui s'était passé depuis le matin dans le cœur de Berthe, et cette crise de nerfs, au moment où son mari entrait dans leur chambre commune ; elle avait vu le regard de joie et de délivrance avec lequel sa fille avait accepté la proposition de passer la nuit auprès d'elle. C'était bien pour aujourd'hui ; mais demain! Elle n'osait parler ; elle n'osait lui dire :
— Crie, pleure dans le cœur de ta mère ; elle te plaindra, elle t'aimera, elle te défendra.
Oui, la défendre, la défendre contre elle-même, contre son propre cœur, contre les lâchetés de ceux qui aiment! Sauver son bonheur, l'édifier une seconde fois, et sur des bases plus durables!
Elle tenait sa main fine et charmante entre les siennes, d'une étreinte ferme et dominatrice ; non, elle ne relâcherait pas cette étreinte. Elle pensait à sa chère petite Sabine ; sûrement, Berthe y penserait aussi! Mais cela même ne la rassura pas : elle avait trop aimé elle-même pour ne pas mesurer les exigences impérieuses de la passion, et elle savait qu'il y avait eu des heures désespérées de sa vie pendant lesquelles la pensée de sa fille ne l'avait pas consolée.
Si sa fille aimait ainsi! sa fille qu'elle avait crue heureuse! Et n'avait-elle pas, en effet, une vie douce et enviable?
Berthe, apaisée, rapprochait sa tête de la poitrine maternelle avec le mouvement de l'enfant qui veut s'y cacher ; elle essayait de ne plus penser, de retrouver le calme. De temps en temps elle, entr'ouvrait les yeux pour regarder le visage de sa mère ; à la lumière incertaine que donnait la veilleuse, il paraissait tout blanc et pâle avec une sorte de majesté solennelle ; las yeux bruns brillaient d'un feu sombre ; une expression d'infinie tristesse et de force patiente s'y lisait en même temps. Berthe se murmurait dans le fond de son cœur : « comme elle » et se serrait plus fort dans cette étreinte qui l'enveloppait et la défendait. Enfin, Mme d'Épone l'embrassa, et répéta :
— Dors, mon enfant, dors.
Et cette voix agit sur la jeune femme comme aux jours de son enfance ; avec un long soupir, elle laissa retomber sa tête, et bientôt sa respiration calme apprit à sa mère que le sommeil réparateur était venu. Alors, seulement, la mère laissa couler ses larmes.
CHAPITRE XV
Vincent avait éprouvé la plus désagréable impression en trouvant, l'attendant sur sa table, deux enveloppes ; l'une contenait une invitation officielle à dîner chez les Legay ; l'autre, un joli billet de Mme de Canillac qui, en quelques phrases, d'une élégante coquetterie, priait Vincent de ne pas refuser la convocation ; elle espérait, en outre, que son aimable voisin viendrait lui rendre compte, lui-même, des petites commissions dont elle l'avait chargé. Cette lettre déplut souverainement à Vincent ; d'abord, parce qu'il avait mille autre pensées dans la tête, et ensuite, parce que, bien qu'il fût ami d'une flirtation de bon goût, tout ce qui ressemblait à une amorce l'exaspérait. Il se repentit vivement de la faiblesse qu'il avait montrée ; il comprit qu'elle avait été regardée comme une déclaration à laquelle on était pressé de répondre ; il était fort décidé à dissiper cette illusion et à ne permettre à aucune équivoque de s'établir, car, à l'heure actuelle, il ne voulait à aucun prix exciter la moindre jalousie chez Berthe ; il avait conscience qu'il fallait des ménagements infinis, et que, en la froissant après le moment d'abandon qu'elle avait eu, il perdrait tout. Il importait plus que jamais de la traiter comme une chose sacrée et d'endormir tout à fait ses craintes.