Il se rendait parfaitement compte qu'une femme comme Mme de Rollo prenait tout au sérieux et qu'elle se regarderait comme mystérieusement liée à lui par le baiser qu'il lui avait donné ; il était de la première importance de la persuader qu'aucune autre femme n'existait dorénavant pour lui ; comme, en effet, pour le moment, c'était la vérité ; car, depuis qu'il l'avait tenue serrée dans ses bras, dans une angoisse partagée, qu'il avait écouté de si près battre son cœur éperdu, et lu dans des yeux, auxquels la terreur ôtait la force de mentir, qu'il était aimé, il se sentait, lui aussi, vraiment épris. Il devinait ce que serait l'amour pour cette nature si vivante et si tendre, et, sans la moindre pitié, il ne pensait qu'à prendre pour lui seul ce cœur de femme, trouvant une sorte de volupté cruelle à la pensée de ce qu'elle devrait briser pour être à lui. Tous les obstacles, il les voyait et ils enflammaient son amour. Incrédule et fataliste, il se disait, en fumant cigarette après cigarette, que nul n'échappe à sa destinée et qu'il faudrait être fou pour perdre une pareille occasion ; il était fort résolu que rien de pareil ne lui arriverait.

Mme de Mottelon mettait la discrétion au premier rang des bienséances ; aussi elle comprit fort bien son fils, lorsqu'on lui demanda qu'on ne répandît pas plus que de raison le récit de l'accident :

— Réduisons-le aux plus simples proportions, ou d'ici huit jours on racontera que j'ai arrêté quatre chevaux emportés, et ces sortes de récits contrarieraient assurément Mme de Rollo.

Mme de Comballaz fut, pour des raisons identiques à celles de Mme de Mottelon, exactement du même avis. Quant à Mme Le Barrage, elle réclama le droit d'en parler seulement à la principale intéressée.

— Vincent ne veut pas être un héros ; moi, il me plaît assez qu'il le soit ; Mme de Rollo ne dira pas non, j'en suis persuadée.

— Ma chère, mon héroïsme a consisté à me tirer d'affaire le mieux possible.

Mais ils avaient tous compté sans la reconnaissance de Rollo ; ce fut lui qui mit le feu aux poudres. Il n'attendit que d'être rassuré sur l'état de Berthe pour se mettre dès le matin en campagne ; il fallait envoyer un exprès aux Fontanieu pour les tranquilliser si quelque bruit fâcheux leur était parvenu ; il fallait soulager son cœur, en allant à Lamarie, embrasser ce brave Vincent. En route, il s'arrêta chez les Legay avec l'intention d'y laisser un bulletin rassurant ; mais sa vue (il avait été signalé par une des demoiselles Legay) fit descendre Mme de Canillac elle-même, qui l'écouta avec une tendre sympathie et obtint tous les détails qu'elle voulut.

Arrivé à Lamarie, il eut un vrai chagrin de ne pas rencontrer Vincent, malgré l'heure matinale ; mais il fut admis chez Mme de Mottelon, et il présenta des remerciements proportionnés à l'importance de l'événement. Mme de Comballaz et Le Barrage eurent comme sœurs la même visite, et Rollo se répéta avec satisfaction, trouvant une vraie joie à manifester ses sentiments et à exprimer d'une façon solennelle son désir de rencontrer une occasion qui lui donnât le moyen de prouver sa gratitude. Il ne partit pas sans la promesse que tout le monde viendrait au Grez ce jour-là. La bonne Mme de Mottelon s'attendrit en parlant de ce cœur d'or, et força ses filles à convenir qu'il ne manquait pas de braves gens sur cette terre.

Rollo était si heureux, qu'il eut une vague idée de faire tirer des feux de Bengale et fut fort étonné quand Mme d'Épone l'engagea à se modérer, même dans le bonheur, et à parler de tout cela le moins possible à Berthe.

— Elle a eu un ébranlement nerveux très violent, il faut absolument éviter d'en évoquer le souvenir.