— Tu as la fièvre, ma chérie, lui dit doucement Roger en lui donnant le bonsoir.

— Peut-être, je ne suis pas bien ce soir.

— Je le vois ; tâche de reposer, et au moindre malaise, je suis là, tu sais.

Et il étendit sur elle un bras protecteur en la baisant dans le cou.

— Dors.

— J’ai très sommeil.

Le silence se fit profond, et Roger au bout de peu de minutes dormait paisiblement. Marguerite en eut conscience, et alors elle rouvrit les yeux. Réfugiée au fond du lit, elle le regardait éperdue, s’interrogeant avec une frayeur croissante. Qu’allait-elle devenir ? Comment avait-elle pu se remarier ?… Est-ce qu’on peut avoir deux maris ?… Albert parti, disparu de sa route depuis si longtemps, était devenu une image insaisissable ; mais Albert revenu, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre sans la revoir, avait repris sa place… Et maintenant elle était liée, liée jusqu’à la mort cette fois. Elle avait son fils, et puis Roger qui ne la quitterait jamais, qui l’emmènerait au bout du monde plutôt que de la perdre… Il n’y avait plus aucun moyen de retourner en arrière, aucun…

IV

Marguerite ne vit pas son mari de la matinée ; il était parti de meilleure heure encore que de coutume, mais lui avait fait dire qu’il rentrerait très exactement pour le déjeuner, et qu’il la priait d’être prête. Elle avait eu un instant l’idée de se déclarer malade ; puis sa promesse de la veille lui revint à l’esprit : elle irait, elle avait juré, il fallait y aller. Elle s’occupa beaucoup de son fils, se grisant de ses caresses, le portant dans ses bras, se pénétrant de la réalité de cette vie qui était sa vie à elle maintenant. L’obsession était moins forte avec son Maxime sur les genoux. Elle s’efforça de ne plus penser à Albert : elle le verrait une fois encore, et puis ce serait tout ; elle reprendrait sa vie si bonne et douce entre son mari fidèle et son enfant vivant ; il ne fallait pas qu’Yvonne prît à Maxime sa mère… et elle l’embrassait en le lui promettant. A recevoir les maternelles caresses, le petit roucoulait comme une tourterelle, puis poussait des cris subits et triomphants.

Le docteur Lesquen rentra et trouva Marguerite et son fils ainsi occupés ; il s’arrêta net au seuil du cabinet de toilette, ravi de ce spectacle. Il y avait dans le visage sérieux de Roger une expression encore plus affectueuse que de coutume, et Marguerite s’en aperçut. Il vint à elle, cueillit du bras droit et éleva en l’air l’enfant, et du gauche enlaça tendrement la mère, la pressant de questions sur sa santé. Quand, sur son appel, la bonne eut emmené Tonton, il dit à sa femme :