— Non.

Elle céda encore, elle ne pouvait pas ne pas céder. Ils se trouvèrent dans la longue allée close et abandonnée, avec au delà le panorama des pelouses et des charmilles dépouillées, perdus comme s’ils eussent été loin, très loin… Le sentiment d’extrême solitude rassura un peu la jeune femme ; elle osa lever les yeux et les tourner à son tour vers celui qui marchait à son côté. Il surprit le mouvement, et, se plaçant devant elle, penché comme s’il allait l’embrasser, il offrit son visage à l’investigation des regards qui s’arrêtaient sur lui avec une angoisse surprise.

— Tu me trouves changé ?

— Un peu.

Et sa voix eut un tremblement en l’avouant.

— Vieilli ?

— Oui… un peu.

— Asseyons-nous, Marguerite, je suis brisé.

Elle se dirigea en hâte vers un banc, obéissant à l’impulsion instinctive de le soigner et de le soulager. Elle l’examinait franchement maintenant. Oui, ce visage qu’elle avait tant chéri dans le lointain passé (comme il était proche maintenant le passé !) marquait l’usure et la tristesse ; elle ressentit au cœur une compassion infinie. Elle essayait de se souvenir qu’elle avait détesté cet homme, qu’il l’avait trahie alors qu’elle était terrassée par la perte de son enfant : car c’était moins d’un an après qu’ils avaient vu mourir ensemble leur fille, et cru mourir de douleur eux-mêmes, qu’elle avait surpris son mari tenant dans ses bras et baisant sur les lèvres une autre femme, — son amie à elle… Elle faisait effort pour retrouver sa colère et son désespoir d’alors.

D’un mouvement presque insensible il s’était rapproché d’elle… sans un mot, d’un geste jadis familier, il appuya légèrement sa tête découverte sur l’épaule qui tremblait : elle n’eut pas la force de bouger.