Ce fut un lamentable retour dans son appartement solitaire. Tout en s’exhortant lui-même à la patience, il était indubitable d’après la violence de son désappointement qu’Albert avait espéré une prompte réalisation de ses désirs. Il se rappelait leur dernière entrevue : l’émotion, la faiblesse de Marguerite ; il se trouva insensé de n’avoir pas su mieux en profiter, de n’avoir pas forcé sur l’heure cette volonté chancelante, de n’avoir pas mis entre Marguerite et sa vie actuelle un fait irrévocable. Maintenant elle lui avait échappé ; ce départ si brusque, la dernière chose à laquelle il se fût attendu, lui paraissait ce qu’il était : un obstacle presque infranchissable entre lui et elle. Il ne pouvait pas la suivre ; elle le savait, elle avait donc voulu se dérober… elle ne l’aimait pas comme il l’avait cru.

Après le divorce, d’un commun accord, les meubles qui garnissaient l’appartement de la rue Rembrandt avaient été dispersés, chacun n’ayant retiré que ses objets personnels. Albert avait fait transporter les siens chez sa mère, où il reprit officiellement son domicile et sa chambre de célibataire.

L’appartement occupé longtemps par madame d’Estanger était un rez-de-chaussée, rue d’Aumale, délicieusement calme, avec un jardin particulier entouré d’autres grands jardins. La pièce claire dont d’Estanger avait fait son cabinet de travail ouvrait sa large baie sur une pelouse tranquille où voletait constamment un merle. Depuis qu’il espérait y voir Marguerite, Albert mettait tous ses soins à l’orner ; il avait réuni toutes les épaves de l’ancien « home », tous les objets particulièrement aimés. Le portrait d’Yvonne occupait la place d’honneur ; et partout les photographies de Marguerite — Marguerite fiancée, Marguerite jeune femme, Marguerite avec sa petite fille sur ses genoux — s’offraient aux regards. Sur le tout planait un beau et sérieux portrait de madame d’Estanger vieillissante, avec des cheveux gris, un très doux sourire et des yeux clairs. En entrant dans cette pièce, en jetant les yeux sur ces effigies aimées, Albert eut une sorte de frénésie de désespoir : perdues, toutes perdues ! Et que lui restait-il ? Pourquoi vivre ? Qu’attendre de l’avenir ?

Avant d’avoir revu Marguerite, il imaginait une existence plus ou moins triste, mais possible encore. Maintenant, il lui fallait sa femme ; on la lui avait volée, il voulait qu’on la lui rendît. Comment s’était-il trouvé un homme pour oser, de son vivant, épouser Marguerite ? Comment, lui, l’avait-il souffert ? Il avait donc été fou, idiot, ensorcelé ? S’il avait vraiment lutté, au moins elle ne se serait jamais remariée… et aujourd’hui tout eût été réparable. Il réalisait imparfaitement que le présent de Marguerite possédait seul une valeur tangible, qu’elle appartenait à ce présent, et que le lien qui l’avait unie à lui était entièrement brisé. Le fait qu’une volonté étrangère eût pouvoir de la faire disparaître, de l’emmener au loin, l’impossibilité pour lui de communiquer avec elle exaspérait Albert jusqu’à une sorte de fureur. Comment ! il ne pouvait pas la voir ? il ne pouvait pas lui écrire ? Il ne pouvait rien, rien… Même Lesquen, qu’il haïssait par instants, lui échappait ; l’honneur le plus vulgaire lui interdisant de s’en prendre à lui, il fallait, impuissant, qu’il lui laissât cette femme qui avait été la sienne, qui était la sienne !

XIII

Marguerite acceptait, souhaitait même ardemment que Roger se mît entre elle et la tentation de retrouver Albert, mais elle n’avait pas encore mesuré la force de son propre désir, et elle sentait vaguement que le calme nouveau qui l’entourait était précaire.

Ils s’étaient d’abord arrêtés à Cannes, et ce changement total, la beauté du ciel, la légèreté de l’air, avaient eu sur la jeune femme l’effet le plus bienfaisant. Endolorie, elle se laissait pour ainsi dire bercer sur le cœur de son mari, tellement allégée de n’avoir plus à l’âme l’inquiétude qui la tenaillait depuis quelques semaines. Elle se sentait délivrée de cette peur sourde qui l’avait hantée sans répit, peur d’elle-même, peur de ce qu’on l’obligerait à faire. Maintenant elle s’était reprise, allant de toute sa volonté à Roger, non pas avec amour, mais avec un sentiment d’être gardée, protégée par lui, à l’abri de tout mal, de tout péril. Sa faible espérance de maternité nouvelle était évanouie, mais elle souhaitait de la voir renaître, et alors elle n’aurait plus rien à craindre, l’avenir pouvait encore être très beau, il fallait qu’il le fût. Elle désirait ardemment le bonheur et la paix. Elle ne voulait pas recommencer les agitations et les tristesses, elle en était rassasiée.

Le docteur Lesquen, plein d’amour, épiait sa femme et, le cœur reconnaissant, se persuadait qu’il n’avait plus rien à craindre : l’ombre qui s’était dressée tout à coup sur sa route disparaîtrait sans laisser de traces. Il n’en voulait pas à Marguerite du trouble qu’elle avait manifesté ; au contraire, il y trouvait une preuve nouvelle de la délicatesse des sentiments de sa femme. Le soupçon qu’elle eût approché Albert, qu’elle lui eût parlé ne traversait même pas son esprit. A deux ou trois reprises, émue par la bonté de son mari, pénétrée de tout ce qu’elle lui devait, mesurant son dévouement sans bornes, Marguerite avait été tentée de révéler toute la vérité, de découvrir le mal au médecin afin qu’il y portât les meilleurs remèdes ; mais l’émotion qui se manifestait sur le visage de Roger dès qu’elle-même paraissait en éprouver, l’espèce d’avidité inquiète avec laquelle il était resté suspendu à ses lèvres un jour qu’elle avait eu le courage d’aller jusqu’à dire : « Il faut que je te raconte… » lui enlevaient sa résolution, et elle avait fini autrement la phrase commencée. L’aveu de la vérité devenait tous les jours plus impossible, et cependant elle eût désiré si ardemment faire cette confession : il lui semblait que si Roger savait, il n’y aurait plus aucun danger pour elle ; il trouverait le moyen de la guérir, de lui faire oublier… Elle avait eu jusque-là grande facilité à lui dire ses pensées, n’ayant jamais éprouvé à l’égard de Roger cette réticence de la femme qui aime et qui craint de déplaire. Ingénûment elle lui avait toujours avoué ses idées, indifférente à l’impression qu’il en ressentirait, très assurée que rien ne pourrait le changer. Mais jamais auparavant il ne s’était montré si franchement épris : dominant sa timidité, il essayait de tout son pouvoir de se faire aimer, et cette attitude enlevait à Marguerite un peu de son aisance vis-à-vis de lui. Ce n’était plus tout à fait son « Pataud » dont elle ne craignait rien, elle n’était plus si absolument sûre de son indulgence. Et du reste, de quoi s’alarmait-elle ? Elle se laisserait aimer, elle aimerait le plus qu’elle pourrait. « L’autre », sans doute, réalisant qu’elle était perdue pour lui, partirait de nouveau.

Madame Mustel était ravie des bonnes nouvelles qu’elle recevait ; les lettres de Marguerite exprimaient le contentement qu’elle éprouvait réellement. Après tant de secousses, pour la première fois depuis plusieurs années, la jeune femme goûtait le plein épanouissement de son être physique ; elle jouissait avec une intensité extraordinaire de la magnificence de la nature, de la sérénité joyeuse du ciel, de la beauté magique de la mer, des couleurs merveilleuses des collines et de l’horizon. Tous les matins elle sortait avec son mari, et leur flânerie au bord de la mer était comme un bain de vie. Sur la place inondée de soleil elle se mouvait au milieu des marchandes de fleurs, caressée par ce qu’elle voyait, par ce qu’elle respirait, par ce qu’elle entendait, sentant en elle, fort et puissant, le désir de vivre et de dérober à la nature quelques-unes de ses félicités ; elle rentrait à l’hôtel, le pas un peu ralenti, alanguie dans un bien-être profond, toute prête à écouter des mots d’amour, à recevoir des caresses. Des démonstrations qui l’eussent ennuyée un mois auparavant lui paraissaient naturelles, et elle était reconnaissante à son mari de tant l’aimer ; pour le remercier d’un geste doux et charmant, elle lui posait sa main délicate sur le front, le regardant dans les yeux, et lui, dans un transport, prenait cette petite main et en baisait la paume avec furie.

Un jour, Marguerite entendit ses voisins de table parler de Monte-Carlo : ils y étaient allés la veille et racontaient leur chance extraordinaire, formant le projet d’y retourner.