— Acceptez mes condoléances.
— Merci… J’ai eu beaucoup de chagrin… Mais enfin il faut bien distraire Odette. Et la vie est si courte ! Venez me voir bientôt, je vous donnerai de bons conseils.
Et avec un dernier et séduisant sourire elle se retourna pour regagner sa stalle. La toile se levait, et d’Estanger reprit également sa place.
Cette rencontre fortuite d’une des anciennes amies de Marguerite lui avait causé une sensation de vif plaisir ; il ne pouvait se défendre de temps en temps de jeter un coup d’œil du côté où étaient assises les deux femmes, et il se rendait compte par l’expression de leurs visages qu’il les occupait aussi.
Madame Varèze, un peu plus âgée que Marguerite, avait été sa compagne de couvent. Pleine d’entrain et d’exubérance, elle s’était trouvée mêlée intimement à tout le côté extérieur de l’existence du ménage d’Estanger. C’était avec les Varèze, surtout avec madame Varèze, que s’organisaient toutes les parties de plaisir. Varèze, architecte de profession et artiste de tempérament, était fort occupé, mais laissait à sa femme une liberté qu’elle méritait. Aimant le plaisir, tout ce qui fait l’agrément et le brillant de la vie, madame Varèze, sous une apparence frivole, était pourtant une ménagère exemplaire, et le matin, vêtue de peignoirs exquis, elle veillait à tout comme une bourgeoise entendue. Passionnée de chiffons, elle n’eut cependant jamais dépensé un centime au delà de sa pension, et se donnait une peine infinie pour faire établir et confectionner ses toilettes.
Elle aimait bien son mari, mais l’amour n’avait aucune part dans sa vie ; elle flirtait comme une autre, se plaisait aux hommages, tout en s’arrangeant de façon à décourager les plus entreprenants. Elle ne connaissait pas un moment d’oisiveté ni d’ennui : ses enfants qu’elle idolâtrait, ses robes, ses amis, le théâtre, le monde, l’occupaient plus que suffisamment. Elle était infatigable, serviable et bonne, et Marguerite d’Estanger éprouvait pour elle une vraie amitié. Au moment du divorce, elle avait cependant refusé de la voir, se souvenant avec rancune d’avoir fait chez madame Varèze la connaissance de madame Ledru. Devenue soupçonneuse, Marguerite se demandait parfois si Albert n’avait pas été amoureux de madame Varèze : celle-ci chantait avec feu et goût, et Albert l’accompagnait souvent. En vérité, leurs sentiments s’étaient toujours maintenus dans les bornes d’une camaraderie familière.
La fuite de Marguerite du domicile conjugal avait épouvanté madame Varèze. Elle était accourue chez madame Mustel dans l’espoir d’aider à une réconciliation, mais éconduite avec persistance, sa bonne volonté était demeurée inefficace. Elle avait éprouvé un vrai chagrin de l’effondrement de ce jeune ménage qu’elle affectionnait, peinée aussi de ce qu’elle pouvait à bon droit considérer comme de l’ingratitude. Mais elle s’était fait un principe de demander très peu à la vie, et toute sa capacité de dévouement, elle la donnait à ses enfants. Sa fille était son idole : elle déversait sur elle les réserves de sa tendresse. Pleine d’intelligence, l’enfant était depuis l’âge de dix ans presque la compagne de sa mère, qui lui parlait toujours comme à une personne raisonnable.
Le veuvage de madame Varèze resserra ces liens, les seuls qui avec ceux qui l’attachaient à ses parents parussent solides et réels à la jeune femme. Elle avait toujours considéré son mari comme son meilleur et plus sûr ami, mais un peu comme un étranger qui avait pris place accidentellement dans sa vie. Son père était là, sur lequel elle pouvait compter comme un appui ; un mari lui était donc à peu près inutile, et ses regrets, sincères cependant, ne jetèrent qu’une ombre très momentanée sur son chemin. Elle parlait beaucoup, en toute bonne foi, de ce « pauvre ami » ; il lui semblait en voyage et elle y était résignée.
A revoir d’Estanger elle avait ressenti l’émotion attendrie que procure l’évocation du passé. Elle raconta à sa fille toute l’histoire du ménage désuni, sans en élaguer l’épisode de madame Ledru : la doctrine éducatrice de madame Varèze était contraire à toutes les dissimulations ; Odette appelée à vivre dans le monde, devait être éclairée ; il importait qu’elle connût de la vie les vilenies comme les beautés. Madame Varèze était persuadée qu’Odette saurait distinguer et faire son choix, et elle pensait qu’un bandeau sur les yeux ne constitue pas le meilleur moyen d’aider quelqu’un à marcher droit dans un sentier plein de chausse-trapes.
Odette avait écouté avec beaucoup d’intérêt le récit que lui avait fait sa mère.