Ambitieux de succès de tout genre, le docteur Thoury avait une conscience professionnelle assez élastique ; très curieux, indiscret quand il croyait que l’être pouvait lui être utile, il était jaloux de conserver la prépondérance qu’il avait su prendre. Depuis quelques mois il mûrissait le projet d’épouser madame Varèze ; elle lui paraissait toute propre à aider à son succès socialement, et à lui rendre la vie agréable. Sans l’aimer, il la désirait depuis longtemps et avait toujours été étonné de son entêtement à ne pas le comprendre. Elle, absolument aveuglée, le croyait paternellement intéressé à Odette et prenait pour Odette tous ses déploiements d’amabilité. Il s’était fait l’organisateur de leurs plaisirs, indiquant les spectacles, les expositions, les y conduisant souvent, fier d’escorter deux femmes aussi charmantes, et dont on ne manquait jamais de lui faire des compliments qu’il acceptait en se rengorgeant.
Aux yeux de madame Varèze, sa qualité de médecin donnait à Thoury un caractère à part, et elle avait avec lui une liberté d’allures dont elle n’aurait pas usé vis-à-vis d’un autre ; elle se montrait si cordialement affectueuse qu’il se fortifiait dans la conviction qu’elle l’aimait sans s’en douter ; il s’essayait parfois à exercer son empire sur elle : elle lui obéissait toujours avec l’arrière-pensée que les conseils de Thoury devaient être salutaires à Odette.
M. Despasse était moins persuadé du désintéressement du docteur, mais trouvant ce mariage très raisonnable pour sa fille, il n’avait pas été sans répondre avec encouragement aux mots couverts que Thoury laissait parfois tomber.
L’apparition de d’Estanger sur un pied de familiarité dans ce groupe fermé fut une déplaisante surprise pour Thoury ; une hostilité instinctive l’avertit d’une rivalité possible et dangereuse. D’Estanger lui apparut un homme d’amour dont l’influence sur les femmes devait être grande. Déjà, sa présence provoquait chez madame Varèze une particulière animation comme si quelque fibre secrète avait tressailli en elle.
Pendant que les notes s’envolaient, Thoury méditait ; puis, le morceau terminé, il alla baiser la main de madame Varèze, s’excusant de la quitter de bonne heure : il devait aller à l’Opéra.
— Comment ! déjà ?
Mais elle ne le retint pas ; il lui semblait que, le docteur parti, elle reprendrait avec plus de liberté sa conversation avec madame Bloye et d’Estanger.
Cette conversation dura longtemps, et à minuit seulement la partie d’échecs finissait.
XIX
Les réactions étaient toujours violentes chez Marguerite, et à peine eut-elle fait l’envoi de ses fleurs à l’adresse d’Albert qu’un malaise douloureux l’envahit.