Si peu de rapport qu’il y eût en apparence, la pensée de madame Ledru lui revint obsédante. La vue de cette femme avait comme exaspéré en elle un sentiment plus délicat de l’honneur, une répugnance plus intense pour tout ce qui était dissimulation ou trahison. Déjà presque, elle regrettait son impulsion et elle se promit qu’à aucun prix, pour n’importe quel être humain, elle n’aurait recours à de pareils moyens ; elle garderait sa vie au grand jour, elle ne s’abaisserait jamais, même en pensée, devant cette créature qu’elle méprisait… Elle saurait se dominer, fermer ses yeux, ses idées, son cœur à tout ce qui n’était pas son mari et son fils. Eux l’aimaient tant ! Elle trouvait une égoïste joie à se le répéter. Même l’émotion et la colère de Roger prouvaient ce qu’elle était pour lui. C’était un soulagement pour Marguerite de se dire qu’il savait, en partie au moins, la vérité ; qu’il n’ignorait pas que ses pensées retournaient malgré elle vers le passé, vers Albert… Une langueur la prenait à l’évocation de cette chère image ; elle le voyait, les yeux tendres, la bouche souriante, la regardant… Elle essayait d’échapper à cette vision, et se répétait avec effort : « Non, Roger et Maxime… eux, seulement eux… »
Les quelques jours qui précédèrent le départ pour Paris furent paisiblement occupés par plusieurs excursions en voiture, qui remplirent les heures qui auraient été pesantes. Marguerite se disait que, rentrée chez elle, reprise par les occupations de son intérieur, elle retrouverait le repos d’esprit ; maintenant, elle avait trop de loisir pour rêver. Roger, de son côté, se persuadait que les probabilités d’une rencontre avec Albert étaient bien insignifiantes. Il résolut d’y penser le moins possible, afin d’éviter toute susceptibilité morbide qui ne servirait qu’à faire naître des regrets chez Marguerite ; il savait qu’elle était digne de son entière confiance, et son tourment ne portait que sur le cœur, non sur les actions de sa femme. Il l’avait touchée profondément en lui exprimant la sécurité absolue qu’il reposait en elle et en lui jurant avec une tendresse infinie que toutes ses sollicitudes tendaient uniquement à son bonheur :
— Je te veux heureuse, ma Gotte bien-aimée ; c’est là mon rêve, mon ambition, et si tu n’es pas heureuse, alors je suis le plus misérable des hommes.
— Mais je suis heureuse, Roger.
— Je l’espère ; seulement, si tu permets à certaines pensées de séjourner même une heure dans ton esprit, elles empoisonneront ton bonheur. Il est des toxiques dont une simple goutte est un germe de mort. Sois ferme contre toi-même, Marguerite. Rappelle-toi que moi seul suis ton appui ; viens à moi, je ne te manquerai jamais.
Avec un véritable élan elle s’était jetée dans les bras de cet être dévoué : il l’avait serrée contre son cœur, murmurant doucement :
— Jusqu’à la mort, jusqu’à la mort je suis à toi.
Et ensuite il s’était efforcé de croire que tout était bien ; elle avait fait un effort pareil, et quand ils se retrouvèrent chez eux ils eurent simultanément le même sentiment de sécurité satisfaite… Leur vie était si bonne ! Pourquoi serait-elle troublée ?
Madame Mustel fut ravie de revoir sa fille, et de constater qu’elle se trouvait en excellent état moral, car dès son retour, Marguerite manifesta un zèle d’organisation et de bonne ménagère. Elle enchanta sa mère en lui demandant presque chaque jour de l’accompagner dans ses sorties.
— Vois-tu, maman, j’ai pris l’habitude de ne pas être seule, et maintenant cela m’attriste.