— Dans les sentiments, si. J’absous Marguerite : elle ne demandait qu’à vous être fidèle toute la vie. Mais pourquoi faites-vous revivre tous ces souvenirs inutiles ?

Elle eut un jour la tentation d’ajouter : « Aimez donc une autre femme. » Et à sa grande surprise les mots lui restèrent sur les lèvres. Pourquoi ? Elle ne s’en rendit pas compte elle-même ; c’était cependant le seul conseil raisonnable à donner, et elle n’osa pas…

Odette, aussi, affectionnait beaucoup d’Estanger ; il avait à son égard une galanterie paternelle qui flattait sa jeunesse : elle discutait gravement avec lui les problèmes de la vie dont sa curiosité insatiable était toujours occupée. Odette lui donnait des conseils : elle lui prescrivait de marcher, de faire de l’hygiène, de se créer une occupation. Elle avait entrepris de l’intéresser aux visites qu’elle faisait au Louvre, et sur son invitation il y accompagna plusieurs fois la mère et la fille. Odette jouissait passionnément de ces initiations artistiques : elle demeurait immobile de longs moments, toutes ses facultés d’attention ramassées et concentrées, devant un tableau ou devant une statue ; elle rendait à la beauté un culte silencieux et semblait dans sa gravité recueillie une jeune prêtresse. D’Estanger l’appelait en plaisantant Pallas-Athênê et elle aimait cette appellation. Il affirmait gravement à Odette que l’amour était la raison d’être de l’effort et du génie humain. Elle l’écoutait, ne répondait pas, et semblait peser ses paroles. Madame Varèze riait, et disait à d’Estanger qu’il était un peu fou, que la vie était tout autre chose, et que c’était pour ne la pas comprendre qu’il était malheureux.

Une fois seules, la mère et la fille étaient encore occupées de leur ami.

— Il faudrait, dit Odette un jour, que M. d’Estanger se remariât ; il est encore très jeune.

— Pas si jeune, répondit sa mère, il a quarante ans passés. Est-ce que cela ne te paraît pas un grand âge ?

— Oh ! non. Et puis je ne me préoccupe pas du tout de l’âge chez les gens qui m’intéressent. J’aurais certainement préféré Léonard de Vinci à quatre-vingts ans à n’importe quel jeune homme.

— Enfant, va ! dit madame Varèze tendrement.

Et elle embrassa jalousement sa fille.

Quant à d’Estanger, il attendait, nourrissant ses espérances qui lui semblaient maintenant tout à fait légitimes. Il attendait, comme un amant heureux, sans inquiétude sur le lendemain ; à force d’avoir mentalement repris possession du passé, il ne doutait plus de l’avenir : Marguerite assurément le consolerait de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Voir souvent madame Varèze et Odette l’aidait à prendre patience, lui donnait l’illusion momentanée de cette sollicitude féminine dont il avait de nouveau soif ; madame Varèze était à ses yeux la confidente idéale, sûre, discrète, affectueuse ; il pensait souvent à elle avec plaisir, pour le bien qu’elle lui faisait.