— Je te remercie, maman.

— Je t’ai vue assez pleurer, ma fille ; j’ai besoin de te voir rire.

Les paroles de madame Mustel étaient tombées sur un terrain préparé, et Marguerite y réfléchit pendant plusieurs jours. Finalement, elle décida qu’elle n’en dirait rien à personne, mais qu’elle irait voir madame Varèze.

XX

D’Estanger trouvait un réel apaisement à causer de Marguerite avec madame Varèze. Il devinait que tacitement elle lui donnait raison lorsqu’il revendiquait Marguerite pour sienne. Il revenait inlassablement sur les jours d’autrefois, sur l’époque heureuse de sa vie ; il racontait son amour pour sa femme, leur lune de miel qui avait été un temps triomphant de félicité réciproque. Madame Varèze, tout en travaillant d’une allure délicate et attentive, l’écoutait avec un peu de rouge aux pommettes. Cette réalité amoureuse que d’Estanger évoquait si tendrement ne ressemblait pas aux possessions brutales qui lui avaient paru être la seule fin des hommes épris. Son mari l’avait aimée très correctement et tranquillement ; elle s’était persuadée qu’elle ne désirait pas mieux, mais depuis des années les tendresses conjugales lui pesaient comme une servitude dont l’affranchissement lui fut une délivrance.

Pour la première fois, sans inquiétude et sans se tenir sur la défensive, elle entendait parler d’amour. De temps en temps elle levait les yeux sur d’Estanger pendant qu’il se livrait à cette sorte de monologue : le visage sensuel et fin s’animait au souvenir rétrospectif des joies savourées. Il disait son arrivée avec Marguerite dans le petit castel familial, leur premier souper si délicieusement gai ; l’orgueil avec lequel il avait ensuite enlevé sa femme dans ses bras et l’avait portée lui-même jusqu’au seuil de la chambre nuptiale… Puis, leurs promenades en bateau aux heures du couchant ; leurs longues vigiles dans le jardin par les nuits claires, et les baisers échangés dans le silence lourd de mystère. Il célébrait le charme physique de Marguerite, la blancheur de sa peau, ses cheveux d’un châtain roux, ondés et fins, qui lui faisaient une si jolie auréole, et ce mélange de douceur et de passion qui était la séduction de son regard. Dans le mirage des années écoulées, il oubliait absolument tout ce qui en avait terni la beauté : un seul fait subsistait, indubitable, qu’il avait été réellement épris de Marguerite, et l’avait aimée plus longtemps qu’il n’avait aimé aucune femme… Comment avait-elle pu répudier tant de souvenirs heureux ? Comment avait-elle pu se remarier ? Il répétait ces questions à madame Varèze, avec autant de véhémence qu’il aurait pu le faire à Marguerite elle-même.

— C’est qu’il est affreux d’être trahie… Il est bien difficile de croire à la sincérité d’une affection qui vous a infligé une telle douleur.

— Voilà une idée de femme, c’est une folie.

— Aimeriez-vous encore une femme qui vous aurait trompé ?

— Cela n’a aucun rapport.