— Chantez un air d’Orphée, dit impérativement Camille Blée.

— « J’ai perdu mon Eurydice » ?

— Oui, vous y êtes admirable.

Elle sourit, et sur son visage fané passa comme une flamme.

Il se fit immédiatement un silence profond. Odette, un peu pâle, plaçait la musique, la dévorait des yeux et écoutait attentivement les indications de Mascha Fernine ; puis elle frappa les premières notes, et soudain, donnant l’impression d’un nuage qui en s’écartant découvre le ciel bleu, la voix de mademoiselle Fernine s’éleva, s’élança, plana dans une sonorité magnifique, frémissante de passion et d’angoisse. Distinctement les paroles de regret et d’amour vibraient, pénétrant le cœur comme de vivants effluves.

Le visage ironique de Camille Blée avait changé d’expression ; la tête appuyée sur sa main, il écoutait de toute son âme. Madame Varèze, renversée dans un fauteuil, les larmes à fleur des yeux, se sentait remuée jusqu’au fond des entrailles.

Tout à coup on entendit le timbre de l’antichambre, et Mascha Fernine eut un regard apeuré vers la porte qui ne s’ouvrit pas, cependant, et après une seconde d’hésitation elle continua. Quand elle eut terminé, madame Varèze se jeta vers elle avec toute sa spontanéité débordante, l’embrassant, la remerciant, la conjurant de ne pas prendre froid, et ordonnant à Odette d’aller chercher un petit châle de laine, pour couvrir les épaules de mademoiselle Fernine. Odette était levée et allait obéir, mais elle s’arrêta et dit à sa mère :

— Maman, maman, une visite !

Madame Varèze aussitôt fit volte-face et vit debout sur le seuil, souriante et un peu indécise, madame Lesquen. En une seconde, elle fut à son côté, lui serrant les mains avec une cordialité pleine de trouble.

— Pardon, pardon, chère amie, je vous reçois bien mal.