Le docteur Thoury avait, dès le lendemain de sa présentation, correctement laissé une carte, se portant ainsi candidat officiel à un appel plus direct. Madame Mustel, qui suivait son idée de distraire sa fille, ne laissa pas tomber une aussi bonne occasion, et insista sur l’opportunité de répondre à cette avance par une invitation à dîner. Lesquen fut du même avis ; Marguerite ne présenta pas d’objection ; il s’agissait seulement de savoir avec qui l’on ferait rencontrer le docteur Thoury. Le problème se posait un peu ardu. Madame Mustel fit observer combien il était peu judicieux de se confiner uniquement dans le cercle familial :

— Toi, mon ami, qui as une carrière où tu espères te distinguer, tu dois comprendre que des relations bien choisies t’y aideront ; et, si tu veux me le permettre, j’ajouterai que, pour ta femme, un peu de diversité dans les visages serait agréable. Vous en êtes arrivés à ne savoir comment composer un dîner en dehors de la famille.

— Je reconnais que nous avons eu tort, dit Lesquen.

Lui aussi avait réfléchi : il fallait que Marguerite perdît le sentiment morbide d’être une femme divorcée, et pour y parvenir il était nécessaire de voir du monde, de ne plus se cantonner dans leur petite église fermée.

Madame Mustel, intérieurement surprise, pensa que le voyage dans le Midi avait été vraiment très salutaire au jeune ménage. Elle nomma deux ou trois personnes qu’on pourrait convier, et qui suffiraient pour former un cercle agréable.

— D’abord nous trois, à supposer que vous vouliez de moi ? Oui. Alors, je reprends : nous trois, puis Alice et son mari : le capitaine Torcy est gai et pas trop famille. Cela fait cinq. Notre ancien ami Laprune-Hallier, qui est plein d’esprit et pardonnera facilement à Marguerite de l’avoir négligé ; je l’ai vu l’autre jour encore, et je sais qu’il sera très content qu’on pense à lui. Six ; le docteur Thoury, sept, et Roger trouvera bien un huitième convive. Fixez un jour, que Marguerite écrive tout de suite au docteur Thoury, et vous verrez que cela marchera parfaitement.

— Crois-tu la chose possible ainsi ? demanda Marguerite à son mari.

— Tout à fait ; ta mère a très bien combiné ; j’irai de mon côté voir Thoury et le remercier de sa sympathie pour ma femme.

Madame Mustel ne manqua pas de triompher vis-à-vis de sa fille :

— Tu vois à quel point ton mari est facile à convaincre ; un peu de persévérance de ta part, et tu t’organiseras une vie bien plus normale, bien plus agréable ; il est temps, car tu sais, ma chérie, que tu n’as pas l’air gai. Pourquoi ? Que te manque-t-il, grand Dieu ?