— Rien, assurément.

— En attendant, tu t’ennuies. Rien de plus dangereux que l’ennui. En général — je ne parle pas de Roger qui est une exception — les hommes s’arrangent pour se distraire ; toute la vie extérieure est combinée uniquement dans le but de leur procurer à tout prix du plaisir. Quant aux femmes, c’est une autre question : elles sont toujours supposées n’avoir besoin de quoi que ce soit.

— Tu exagères peut-être, maman.

Avec une sorte de surprise Marguerite sentit se réveiller en elle tout un ordre de sentiments qu’elle croyait anéantis et qui n’étaient qu’assoupis. Elle retourna chez d’anciens fournisseurs, et loin de distraire sa pensée du passé, elle crut y revivre : mystérieusement elle retrouvait son ancienne personnalité, abdiquée, comme on relègue une parure durant les jours de deuil. Une animation nouvelle lui était revenue, Roger lui-même s’en aperçut, et se félicita de la voie dans laquelle il était entré ; il se promit d’y persévérer.

Tout le monde accepta. Madame Torcy, la sœur de Lesquen, était toujours ravie de l’occasion de venir à Paris. C’était une petite personne très arriviste, sans aucune ressemblance avec son frère ; elle avait fait un mariage de raison, s’en trouvait bien, affectionnait suffisamment son mari sans s’occuper s’il était oui ou non volage ; pourvu qu’il fût exact à tous ses devoirs d’officier, et ambitieux d’avancer, elle le tenait quitte. Elle désirait plaire, s’habillait parfaitement, et n’inspirait qu’une médiocre sympathie à Marguerite qui, par contre, aimait assez son beau-frère.

Madame Torcy n’était pas sans ressentir une certaine jalousie de l’admiration que son mari professait pour Marguerite ; dans les réunions de famille, elle disait parfois, non sans quelque aigreur :

— Ces deux-là s’entendent parfaitement.

Les Torcy étaient arrivés de bonne heure de Versailles ; en ces occurrences, madame Torcy faisait généralement quelques courses préalables dans Paris, envoyait une valise chez sa belle-sœur et s’y habillait. Marguerite et le capitaine se trouvèrent les premiers réunis au salon.

Sur le conseil de sa mère, Marguerite s’était parée avec élégance ; elle portait une robe de gaze grise gracieusement drapée, et dont le corsage ouvert en carré lui seyait à merveille ; une branche d’aubépine partant de l’épaule mettait une note rose sur l’éclatante blancheur de sa peau ; ses jolis cheveux aux reflets roux ondaient et brillaient aux lumières ; elle n’avait pas de gants et ses bagues étincelaient sur ses doigts fins aux ongles nacrés. Quoique très simple, il émanait d’elle une impression d’élégance raffinée.

Le capitaine Torcy, qui n’était pas homme à alambiquer sur les sentiments, lui dit simplement :