Nous allons le voir, n’ayant plus rien à faire. Il est formidable ; ses cornes sont les plus belles que j’aie encore. Ce sont vraiment des animaux d’une puissance magnifique. Je le photographie, je photographie le premier ; nous les couvrons de feuillage à cause des vautours. On les dépècera demain.
Notre petit groupe se reforme, et nous voici de nouveau en marche. Je sens tout d’un coup ma fatigue. J’ai soif, et l’eau de mon bidon me fait défaut. Un phacochère se montre et me distrait un instant ; je l’abats, car c’est une chair excellente ; je dois en ce moment corser un peu ma nourriture. Puis c’est une tornade qui s’amasse, et la nuit qui vient. Il faut se hâter. Tout le monde presse le pas. Les dix premières minutes de notre dernière heure de chemin se passent sous un ciel d’ardoise, aux nuages impressionnants, mais au milieu des souffles d’un vent rafraîchissant ; les cinquante autres, dans l’ouragan, dans l’averse et dans les éclairs. Nous distinguons à peine le sol, où l’eau ruisselle. Il y a des trous où nos pieds se prennent à tout instant.
A sept heures et demie, nous voyons les feux du campement. J’absorbe en quelques minutes le contenu d’un bidon de deux litres. Puis je dîne avec appétit, je me couche, et je m’endors d’un sommeil sans rêves.
CHAPITRE IV
SINGAKO
Nous sommes au 9 mai.
La pluie a duré toute la nuit. Je n’ai pu songer, ce matin, à rejoindre le buffle blessé hier soir. Les empreintes sont certainement effacées. J’ai envoyé deux hommes relever les pistes fraîches. En attendant j’expédie Somali et mon garde à Kioko. Ils me rapporteront des cantines dont j’ai besoin, et ramèneront Ahmed, qui sera plus utile ici que là-bas. Je demande aussi quels sont les porteurs qui désirent être remplacés, puisque j’en ai à Kioko qui ne font rien : il s’en présente quatre ; les autres, dans leur sagesse, préfèrent rester le plus près possible de l’endroit où on tue le gibier ; on est plus sûr ainsi de participer aux distributions de viande, et la viande, comme je l’ai dit, joue un rôle considérable dans leurs préoccupations.
Cette petite troupe est partie depuis peu, quand Denis vient tourner autour de la table où j’écris, s’arrête et attend. Il agit ainsi quand il a de graves communications à me faire. J’accueille toujours volontiers celles-ci. Quand elles ne m’instruisent pas, elles m’amusent par leur imprévu. Cette fois, voici de quoi il s’agit :
Somali s’est entretenu avec lui et avec Paki, à plusieurs reprises, de l’intention qu’il aurait de me tuer. Il m’en veut de la rigueur avec laquelle je l’ai puni, sur la route de Garoua notamment, quand je l’ai fait enfermer, puis privé de son cheval. Denis m’engage à ne plus lui faire porter mon fusil et mon pistolet à la chasse — ce pistolet que je dois toujours prendre et que je ne prends jamais. Le fusil surtout, qu’il tient, parfois tout armé, derrière moi. Mais même en dehors de cela, il sera bon que je me tienne sur mes gardes.